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me plaindre des embarras qui remplissent ma vie et qui m’empeschent de vous voir, vous en grondez : cela est bien vilain. »

« Vraiment non, je ne savais point du tout que vous eussiez esté malade, quand je vous escrivois des Carmélites. Vous le deviez bien juger, puisque je n’y ai pas envoyé et que je n’y suis pas courue moi-mesme dans les instans que j’ai eus libres, qui n’ont pas esté en grand nombre, car depuis Pasques il a fallu faire perpétuellement sa cour. Mlle d’Orléans s’estant mariée, il a fallu estre à tout cela, et voir toutes ces reines, ces madames, ces mademoiselles, dont la plupart s’en vont. J’en ai encore à voir tous ces jours ici, et monsieur mon frère qui s’en va aussi. J’envoie donc savoir comment vous vous portez, en attendant que je vous voie, dont j’ai une merveilleuse impatience. »


Toujours indulgente, Mme de Longueville évite soigneusement les sujets de querelle, et les détourne par quelques mots bien sentis d’amitié. Elle souffre sans impatience et tourne en plaisanterie les distractions, les refroidissemens momentanés, les petites humeurs de Mme de Sablé ; mais quand cela va trop loin, la princesse se réveille : douter d’elle lui est une injure qu’elle ne supporte point ; après cela, elle s’apaise et rentre dans sa douceur accoutumée.


« De Trie, ce 2e octobre (1669).

« Je vois bien que vous dormiriez toujours à mon égard, pour ne pas dire quelque chose de pis, si je ne vous réveillois en vous demandant de vos nouvelles et d’où vient ce profond silence. Il est difficile de le rompre quand on n’a nulle matière, et c’est à ceux qui sont à Paris d’en fournira ceux qui ne savent rien du tout comme nous, si ce n’est qu’ils s’ennuient de ne recevoir aucune marque de vostre souvenir, et il paroit que vous ne vous souciez guère de leur en donner. Voilà une, vraie, argoterie[1], et quand ce seroit vous, vous ne feriez pas mieux. Cela vous plaira sans doute plus que des douceurs, ou pour mieux dire ce sont des douceurs pour vous… »


« De Tancarville, ce 9 octobre.

« Est-il possible que mes chagrins et mes embarras m’ayent de telle sorte changé l’humeur, que j’aye mis quelque chose dans mes lettres qui signifie que je suis fatiguée des vostres ? Et si je ne l’ai pas fait, est-il possible que vous ayez pu appliquer ce que je vous dis des autres à vous ? Je vous advoue que ces petites choses font voir qu’il n’y a personne au monde qui n’aye en elle quelque chose qu’on voudrait qu’elle n’eut point, car comment voulez-vous qu’on suppose sans gronder que vous ne croyez pas fermement, sur la foi d’une amitié de vingt-cinq ans, que dis-je d’une amitié ? mais d’un agrément et d’une approbation perpétuelle, que vos lettres ne peuvent que me plaire, et faut-il que je vous en assure tous les jours pour vous le persuader ? En vérité, cela n’est pas bien, et je vous en gronde de très bon cœur. Mais c’est trop grondé ; je ne vous en ferai pourtant pas d’excuse, car vous voyez bien d’où cela sort en moi, qui n’ai pas ce style fort à commandement… »

  1. C’est le mot propre et bien formé dérivant d’argot, et se liant à arguer, argutie, argument, argumenter, etc.