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— Moi, me marier ? Eh bien ! vous avez là une drôle d’idée, Jeanne-Antoine. Pourquoi me marier, et avec qui ? Pour me mettre dans la misère, tandis que je suis ici comme un roi dans la mousse. Me marier avec un pauvre vigneron ou un pauvre ouvrier qui aura déjà assez de maux de gagner sa vie à lui, et qui par conséquent ne pourrait pas gagner celle de toute une famille, une fois qu’il faudrait renoncer à mon aiguille pour soigner un tas d’enfans. Se marier ! se marier ! c’est bientôt dit, ça ; mais combien avez-vous déjà vu de ménages heureux, Jeanne-Antoine ? Croyez - vous que tous les hommes ressemblent à mon père ? Vous savez bien le proverbe : — Quand il n’y a plus de foin au râtelier, les ânes se battent. — C’est la misère qui fait le malheur de bien des ménages parmi nous autres, tandis que c’est l’oisiveté qui fait celui des gens riches. Bien souvent les pauvres ne sont méchans que parce qu’ils sont pauvres, et les riches que parce qu’ils sont bêtes ou désoeuvrés. Je sais bien que parmi les riches aussi bien que parmi les pauvres il y a des exceptions, il y en a partout ; mais enfin cela n’empêche. J’ai besoin d’air, moi, j’ai besoin de gaieté, j’ai besoin de travail, j’ai besoin de propreté. Tout cela, je l’ai en ce moment, et je m’y tiens.

— Moi aussi, fait Josillon en entrant brusquement. Qu’est-ce qu’elles jacassent, mes deux gaillardes ?

— Ah ! ma foi, père, vous êtes trop curieux.

— Allons, allons, maintenant, mam’zelle Fifine, il faut partir. Bonne santé ! Au revoir !

— Au revoir, Jeanne-Antoine. Ne soyez pas si rare. Au revoir, père, ne restez pas trop tard à la vigne. La soupe sera prête à sept heures.


II – LE GRAND MANUEL.


I

Villeneuve-d’Amont est un village de cinq ou six cents âmes, sur la route de Pontarlier, à trois lieues de Salins. Il appartient au département du Doubs, et on l’appelle Villeneuve-d’Amont pour le distinguer de Villeneve-d’Aval, qui est aux environs d’Arbois, dans le département du Jura.

De même que Lons-le-Saunier, Poligny et Artois, Salins se trouve situé sur la base même du versant occidental de la grande chaîne du Jura. Ces montagnes, qui s’escarpent presque perpendiculairement du côté de la Suisse, en s’alignant en bataille comme une armée noire devant la grande chaîne des Alpes blanches, s’affaissent au contraire, du côté de la France, par gradins successifs, pendant une dizaine de lieues. Salins se trouve aux confins de la plaine et de la montagne, dont le plateau de Cernans forme le premier gradin, et celui de Villeneuve le second. C’est à Villeneuve que commencent les sapins.

Quand on arrive au-dessus de la côte du Châmène, on voit à une demi-lieue le village grouper ses toits de tuiles blanches à une portée de fusil de la route, sur une légère crête qui garantit ses habitations de toute humidité. À droite, en avant du village, s’étend une vaste tourbière qui reste entourée pendant tout l’été de tas de tourbes noires que les habitans y font sécher au soleil pour