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sœurs, l’assassinat du roi et quelques traits de l’histoire du Cid; dans lo Cierto por le Dudoso (le Certain pour l’incertain), la rivalité de Pierre le Justicier et de Henri de Transtamare. El Milagro por los Celos (le Miracle de la jalousie) raconte la chute d’Alvaro de Luna sous Jean II; el Piadoso Aragonez (l’Aragonais digne de pitié), l’histoire de Carlos de Viana, ses révoltes, sa mort, à la suite de laquelle Ferdinand le Catholique devint l’héritier du royaume d’Aragon. Lisez el Mejor mozo de España (le Meilleur fils de l’Espagne), vous y verrez l’annonce de la future grandeur de Ferdinand et d’Isabelle; el Nuevo Mundo discubierto por Christobal Colon, c’est la merveilleuse conquête du grand navigateur génois. Enfin la Vitoria del marques de Santa-Cruz est consacrée à un fait d’armes auquel Lope de Vega a pris part dans sa jeunesse. Voilà les principales pièces historiques de Lope de Vega, celles où il s’est le plus efforcé de représenter sous forme poétique les événemens réels, et vous voyez que, depuis les temps primitifs jusqu’au milieu du XVIe siècle, aucune époque de ces annales, ni la période romaine, ni la période gothique, ni la lutte contre les Mores, ni l’anarchie du moyen âge, ni les commencemens de l’unité moderne, n’ont échappé à cette imagination intrépide. Il y a là certes une série de sujets éclatans, mais presque toujours les romanesques aventures et les péripéties bizarres viennent altérer la majesté de l’histoire. Ce sont des intrigues amoureuses, des princesses enfermées dans des cachots, des découvertes, des surprises, tout ce qui peut fournir des occasions propices à la fierté des sentimens chevaleresques. Si le poète se prive parfois de cette ressource, soyez sûr du moins qu’il aura recours aux anecdotes; au lieu d’une large peinture, vous trouverez des détails sans grandeur, et ce drame, avec sa verve, son éclat, ses vives paroles, ses situations singulières et piquantes, ce drame, qui devait élever l’histoire à la dignité de la poésie, ne sera le plus souvent qu’une chronique dialoguée. Ce qui manquera toujours à Lope, c’est cette puissante unité qui concentre les rayons sur un point et crée une figure immortelle. Le courroux d’Achille avec art ménagé, comme dit Boileau, remplit toute une Iliade; Lope de Vega se défie de son art, il aime trop à conter, il s’accommode trop aisément au goût de son pays et de son siècle. Ses chroniques et ses biographies dramatiques étincellent de beautés du second ordre; mais le poète y fait-il entrevoir une seule de ces conceptions vigoureuses qui sont la suprême grandeur d’Hamlet et de Cinna; de Macbeth et d’Athalie ?

Le goût du roman est si fort chez le fécond dramatiste, qu’il semble ne chercher dans toute l’histoire qu’une occasion de le déployer à l’aise. Lope de Vega ne s’en est pas tenu aux annales espagnoles; France, Italie, Allemagne, Angleterre, tous les pays de l’Europe lui ont fourni des drames prétendus historiques. Ici c’est la lutte de Rodolphe de Habsbourg et du roi de Bohême Ottocar (la Imperial de Othon) ;, là c’est l’anarchie de la Hongrie avant Mathias Corvin (el Rey sin regno). Dans el Gran Duque de Moscovia, il traite le sujet qui a tenté aussi Schiller, Pouchkine et tout récemment M. Prospsr Mérimée; dans el Castigo sin venganza, il peint ce tragique épisode de la cour de Ferrare que Byron a illustré dans sa Parisina. L’histoire de France lui inspire deux drames qui malheureusement n’existent plus, l’un sur Jeanne d’Arc (la Poncella de Orleans), l’autre consacré, selon toute