Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 10.djvu/538

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méditerranéennes qu’à l’Angleterre, modifiera, dit-on, la situation respective de ces puissances et compromettra la supériorité de l’Angleterre. Assurément il est permis de s’étonner que la question ait pu être envisagée à ce point de vue, et si nous n’étions habitués de longue main à voir le détestable esprit qu’on a décoré longtemps du nom d’esprit national, et qui n’est que le travestissement de l’esprit national bien entendu, propager les plus déplorables et les plus dangereux préjugés, il n’y aurait vraiment pas lieu de se préoccuper d’un argument aussi singulier; malheureusement les faits n’ont que trop prouvé combien la jalousie des nations est exclusive et tyrannique, et il ne reste que trop de traces de cette politique suivant laquelle les grandes nations européennes se sont toujours beaucoup plus préoccupées du mal qu’elles peuvent faire à leurs voisins que du bien qu’elles pourraient se faire à elles-mêmes.

Quoi! l’Angleterre fait à elle seule les deux tiers du commerce avec l’Inde et la Chine, elle possède en Asie un empire immense-, elle peut réduire d’un tiers les frais de ce commerce et rapprocher cet empire de moitié de la distance totale, et elle ne le ferait pas! Et pourquoi? Pour empêcher les nations méditerranéennes de faire dans les mers orientales un peu plus de commerce qu’elles n’y en font aujourd’hui ! Elle se priverait des avantages immenses qu’elle doit retirer politiquement et commercialement de cette communication nouvelle, par cet unique motif que d’autres nations de l’Europe sont plus favorablement placées qu’elle pour en user, et bien qu’elle ait plus à gagner à cette grande œuvre que toutes les autres nations réunies !

On objecte encore l’interruption possible du canal des deux mers par la guerre, par la violence ou par la négligence des souverains de l’Egypte ; mais on reconnaîtra sans doute qu’on préviendrait ce danger en déclarant, par un traité qui lierait toutes les puissances européennes, la neutralité de cette voie de communication, en prenant les mesures nécessaires pour faire respecter cette neutralité et pour assurer la libre navigation du canal.

Enfin on redoute pour l’Angleterre la réduction qu’apporterait dans le nombre des navires qui font le commerce de l’Inde la diminution d’un tiers dans la durée du voyage. Ce genre d’argument, Dieu merci, a perdu toute force en Angleterre ; on n’y croit plus que les encouragemens indirects, donnés à l’industrie et au commerce aux dépens de la masse des consommateurs, soient avantageux au pays, et je doute que cette objection y fasse encore aujourd’hui beaucoup d’impression. On ne comprend pas pourquoi ceux qui l’admettent ne conseillent pas au gouvernement anglais de prescrire, pour les voyages des Indes, la voie du cap Horn, plus longue et plus difficile, car elle