Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 10.djvu/932

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cédait en rien en intrépidité belliqueuse à la célèbre Mac-Gregor elle-même, et avait trouvé seule, en l’absence de son mari, le moyen de mettre en fuite deux féroces bushrangers qui étaient venus piller sa maison. M. Mitchel partageait son temps entre ces visites aux colons et la promenade ou la chasse, surtout la chasse au kanguroo, genre de divertissement assez original, Ce doit être en effet un plaisir assez vif que de suivre les traces d’un kanguroo femelle qui, lancé par les chiens, vide dans sa course précipitée la poche qui contient ses petits, les met en lieu de sûreté, puis, lorsqu’il n’a plus qu’à songer à lui, s’adosse contre un arbre et déchire de sa griffe terrible le visage ou le ventre des chiens imprudens. Il y a aussi quelques belles descriptions de paysages, mais qui nous laissent froid comme toutes les descriptions de paysages qui ne sont unis à aucun souvenir. Là où l’homme n’a point laissé de traces, la nature a beau être opulente, elle n’est pas intéressante.

SI. Mitchel reçut au milieu de l’année 1851 la nouvelle de l’arrivée de sa femme, et il alla à sa rencontre à Launceston, le port où elle devait débarquer. Pour ne pas perdre de temps, il pria le député contrôleur d’Hobart-Town de lui envoyer par la poste les papiers nécessaires pour son séjour à Launceston. Un oubli de ce dernier le fit arrêter et mettre en prison, où il passa environ vingt-quatre heures. Ce court emprisonnement réveilla toutes les violences assoupies de M. Mitchel : « Il y a du danger, dit-il, à devenir trop doux, d’humeur trop accommodante avec notre vie pastorale actuelle, où l’on respire un air si pur, où l’on ne voit la face d’aucun geôlier. Je regarde donc comme un stimulant nécessaire d’ouïr de temps à autre le grincement des clés dans une serrure anglaise, et je penserai à m’appliquer ce stimulant au moins une fois par an pendant tout le temps de ma captivité. »

Ce bonheur devait être refusé à M. Mitchel. Au commencement de 1851, il alla rendre visite à Hobart-Town à un compagnon d’exil, Kevin O’Doherty. » Nous avons parmi nous un nouveau compatriote, lui dit ce dernier, Pat Smyth. — Transporté ? — Non, mais envoyé par le comité irlandais de New-York pour favoriser l’évasion de l’un ou de plusieurs d’entre nous. » Ce nouveau-venu avait été aussi un des insurgés de 1848 ; mais, plus heureux que ses confrères, il s’était embarqué abord d’un navire d’émigrans pour l’Amérique, où il avait vécu à peu près comme O’Reilly, au jour le jour, éditant un journal à Pittsburgh, agitant dans le New-York Sun la question du Nicaragua railway, essayant de pousser l’Amérique contre l’Angleterre, etc. Une réunion se tint le soir même chez Smith O’Brien. Ce dernier fut d’avis que les réfugiés devaient retirer formellement leur promesse devant le magistrat de police de leurs districts respectifs ; qu’une fois cela fait, leur honneur était sauf, et qu’alors tout