Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 11.djvu/58

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Nouvelle-Angleterre, n’avait rien de son esprit puritain. Pendant son séjour en Angleterre, il trouvait un sauvage plaisir à insulter ses ennemis, par exemple, à leur jeter à la face le nom de Ticonderoga, qui rappelait une défaite singulièrement humiliante pour l’orgueil anglais. Les fureurs d’Allen pouvaient s’expliquer par le ressentiment qu’avaient dû causer à une nature violente les mauvais traitemens de ses ennemis. Fait prisonnier, il avait dû supporter le coup de canne qu’un certain colonel Mac-Cloud lui avait administré sur la tête en lui promettant une bonne pendaison à Tyburn. Durant la traversée, il avait été mis aux fers à fond de cale par un tory implacable, le colonel Guy Johnson. Peut-être aussi, redoutant les violences et craignant d’encourager la férocité de ses geôliers s’il se montrait tranquille et stoïque, Allen avait-il voulu prendre les devans et effaroucher ses ennemis. Cette tactique lui réussit d’ailleurs parfaitement. Ses bruyantes imprécations eurent du retentissement, et on les fit cesser en l’échangeant contre des prisonniers anglais.

Il y avait au château de Pendennis d’autres captifs moins illustres et moins bruyans que le colonel Ethan Allen ; c’étaient de pauvres fermiers, des paysans yankees, de simples marchands patriotes. Israël voulut jeter un coup d’œil sur ces compagnons d’infortune. Il regarda à travers une fenêtre grillée, et fut fort étonné d’entendre ces mots tout à coup prononcés : « Est-ce vous, Potter ? Au nom de Dieu, comment êtes-vous venu ici ? » Une sentinelle entendit ces mots et arrêta immédiatement Israël. On l’amena en présence des quarante prisonniers américains, et parmi eux il reconnut un certain Singles, maintenant le sergent Singles, l’homme qu’il avait, à son retour de la pêche à la baleine, trouvé marié à la jeune fille qu’il aimait. Ils s’étaient toujours haïs comme peuvent se haïr deux rivaux ; mais alors, courbés sous le même malheur, ils ne se souvenaient plus du passé, et leurs âmes étaient, confondues dans un même sentiment.

Israël, transformant son étonnement réel en surprise affectée, déclara qu’une ressemblance singulière avait sans doute égaré le prisonnier, qu’il n’était pas un rebelle yankee, mais, grâce à Dieu, un honnête Anglais, fidèle à son roi, né dans le Kent, et servant à bord d’un vaisseau porteur de lettres de marque actuellement dans le port. Le prisonnier parut surpris ; mais les signes d’intelligence que lui fit Israël le décidèrent à s’excuser et à se contredire. Après plusieurs examens devant les comités militaires, notre aventurier fut laissé en complète liberté. Le lendemain cependant le bruit se répandit que le vaisseau de guerre, pour se recruter, allait prendre un tiers de l’équipage de la lettre de marque. La résolution d’Israël fut arrêtée immédiatement. Il ne voulait point servir les ennemis de sa patrie, mieux valait recommencer sa vie de vagabondage et de misère. Il s’échappa donc du navire pendant la nuit, gagna la terre à la nage,