Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 12.djvu/1260

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dans la tourbière depuis la mi-octobre jusqu’au mois de mai. La tourbière coupée reste en friche l’été suivant ; l’influence de l’air est nécessaire pour l’amener à un état de maturité. Dans la deuxième année, on déchire de nouveau la terre, et si le printemps est sec, la tourbe se trouve propre à être brûlée. On attend pour cela un jour de soleil et de petit vent. Le vent le plus favorable à cette opération est celui qui vient de l’est. L’ouvrier parcourt la tourbière muni d’une corbeille de fer contenant du feu. Il jette des mottes enflammées contre le vent. Il commence son travail à neuf heures du matin et finit assez tôt sa journée, parce qu’au mois de mai et de juin le vent d’est tombe ordinairement avant le soir. Rarement la tourbière est assez sèche pour ne pas s’éteindre, du moins en partie, pendant la nuit. Le lendemain, l’ouvrier se remet au travail pour répandre et distribuer le feu. Ses fonctions sont délicates et demandent une main habile. Il doit avoir soin que le feu n’use pas trop la tourbière : cela donnerait beaucoup de cendre, sans utilité aucune pour la végétation. Ce n’est pas la cendre en effet qui communique la fécondité, c’est le charbon. Puis il risque toujours d’incendier la tourbière. On tremble de voir le Hollandais attaquant sans cesse par le feu et par l’eau une terre débile qui chancelle sous ses pieds. Le sort de cet ouvrier est digne d’intérêt. Tout en sueur, le visage et les bras noirs de poussière, un morceau de pain de seigle dans la bouche [1], le brûleur de tourbe passe des journées entières éloigné de toute habitation, séparé des siens, attendu avec anxiété par sa femme et ses entons. La surface de la tourbe qui brûle répand dans l’air une odeur affreuse ; un nuage infect assombrit le ciel. Ces nuages chassés par le vent viennent désoler, au mois de mai et de juin, les villes de la Hollande. Les vapeurs épaisses que le paysan de la Drenthe distribue dans l’atmosphère de sa province passent même la mer ; elles arrivent jusqu’aux côtes de la Grande-Bretagne. Si la direction du vent vient à changer, le nuage qui était en route pour l’Angleterre reflue sur les rives de la Néerlande, à laquelle il rapporte le tribut odieux de son industrie. Des plaintes se sont élevées plusieurs fois contre un usage fâcheux qui obscurcit le soleil et qui couvre la terre d’une fumée sinistre ; mais les habitans de la Drenthe trouvent tant de profit dans cette recette agricole, qu’ils ne voudraient pour rien au monde y renoncer.

L’ouvrier brûleur de tourbe passe le printemps dans cette fumée, et cependant, si le champ brûle bien, il travaille avec un visage content. Quand les flammes ont suffisamment joué à la surface de la tourbière, on sème dans le charbon du sarrazin. Des moissons en

  1. Ce morceau de pain de seigle empêche les glandes salivaires de se sécher.