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Dioclétiens et nos Justiniens modernes, les Philippe le Bel et les Louis XI, tant il est vrai qu’il est certaines idées, certaines traditions qui pèsent comme la nécessité sur le front de certaines races!

Loin d’être effrayés de voir notre société se former sur le principe de l’antiquité dégénérée, c’est de quoi nous nous vantons; si nous avons hérité de ses vices, nous nous croyons d’assez bonne maison. Nous triomphons de nous éveiller à la vie dans le tombeau du Bas-Empire. Dérivant tout de ce tombeau, sacrifiant tout, franchises locales, municipales, provinciales, noblesse, tiers-état, peuple, c’est ainsi que nous entraînons de génération en génération la société française vers un idéal byzantin, comme un corps vivant qu’on lie à un cadavre, et dans notre idolâtrie pour une antiquité morte et difforme, nous croyons approcher de la liberté moderne à mesure qu’elle s’éloigne davantage. Une conscience résiste-t-elle ? cette conscience a tort, elle est aveugle ou coupable. Mais si tout cela n’était que chimère; si dans cette marche nous n’embrassions jamais que le même fantôme; si la conscience était plus sûre que le système; si Byzance était un triste berceau pour une société nouvelle; si une science fausse engendrait une vie fausse ! Je vois deux pays de race latine où la même tradition illusoire, le même aveuglement dantesque a produit des erreurs analogues, — l’Italie et la France. La première y a perdu l’indépendance, la seconde la liberté pendant dix siècles.

Cela est si vrai, qu’à notre insu nous cherchons à échapper à notre propre système par les mots dont nous le voilons, dénaturant la langue pour empêcher les choses de crier. Quand nous avons glorifié sans réserve de règne en règne la marche ascendante du pouvoir absolu, quel est le nom que nous lui donnons ? Nos historiens ont un mot consacré pour exprimer la domination illimitée de nos rois : ils l’appellent une dictature plébéienne, un tribunat démocratique, et par là ils montrent que leur théorie les offense en quelque chose, puisqu’ils se la déguisent à eux-mêmes. Quelle ressemblance, je vous prie, entre la dictature romaine et la monarchie féodale du moyen âge, l’une temporaire pour un danger déterminé, passager, l’autre perpétuelle, permanente, qui ne doit finir qu’avec la société même ? Où est la moindre analogie entre le dictateur élu dans une société libre par un peuple, un sénat, qu’il représente pour un objet déterminé, et un souverain qui ne puise son droit qu’en lui-même ? N’est-ce pas au contraire tout ce qu’il y a de plus opposé par la nature des choses ? Donner le même nom à la liberté et au pouvoir absolu, n’est-ce pas une volonté arrêtée de se faire illusion à tout prix ? Que peut servir ce faux calque de l’antiquité romaine transporté dans notre moyen âge, sinon à nous aveugler ? Au lieu de