Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/100

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revenir sur ce qu’il a fait. La forme actuelle de nos institutions ne permettant pas ces enquêtes et ces discussions solennelles qui, dans les pays constitutionnels, précèdent les grandes mesures touchant aux intérêts généraux, le public n’a pas été mis en demeure de se prononcer. Quel aurait été le verdict de l’opinion, si elle avait été consultée ? Il est bien difficile de le dire ; il est cependant à croire que la même cause qui a décidé le gouvernement, la cherté, aurait agi sur elle. En 1847, la chambre des députés, si contraire en principe à la réforme des douanes, a voté, en présence d’une autre disette, la suspension de l’échelle mobile. La hausse actuelle de la viande et de la laine l’eût-elle décidée à voter aussi une réduction radicale des droits sur ces matières ? On peut en douter. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, sous toutes les formes de gouvernement, ces sortes de révolutions ne sont acquises que lorsqu’elles ont l’assentiment général. Ne considérons pas la querelle comme terminée, parce que les tarifs ont subi une modification qui peut n’être qu’accidentelle. La plupart des préjugés subsistent, n’en doutons pas ; ils se taisent aujourd’hui par plus d’une cause, mais si une baisse sensible arrivait, nous les verrions probablement reparaître, tant qu’une discussion publique ne les aura pas dissipés.

Les agriculteurs ont cru, sur la foi de paroles imprudentes, que la réduction des droits d’entrée amènerait, dans tous les cas, une baisse violente sur le marché intérieur, et par conséquent une perturbation dans les conditions d’une industrie déjà peu florissante. Le principe même de leur résistance serait détruit, s’il était démontré qu’ils n’ont rien à craindre de pareil, que dans l’état actuel de notre population et de notre production les prix ordinaires se règlent par les conditions du marché intérieur, sans que l’importation même la plus libre puisse exercer sur eux une influence appréciable, à moins le cas de hausse excessive, qui est toujours réservé, et que dans les circonstances les plus habituelles la liberté commerciale en matière de denrées alimentaires aurait plutôt pour effet de soutenir les cours que de les abattre. Voilà ce qu’il aurait fallu dire il y a dix ans, d’abord parce que c’était vrai, ensuite parce que c’était décisif, au lieu d’emprunter à un ordre social et agricole complètement différent des griefs imaginaires. La liberté commerciale n’est pas une de ces divinités sauvages qui exigent des victimes humaines ; c’est une déesse toujours bienfaisante et toujours juste. Favorable en Angleterre aux consommateurs, parce que ce sont eux qui souffrent, elle viendrait en France au secours des producteurs par le même motif. D’une main elle contient les prix quand ils sont trop hauts, de l’autre elle les relève quand ils sont trop bas ; elle pèse dans sa balance tous les intérêts, donne satisfaction aux besoins réels,