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le pouvoir temporel pour rehausser la dignité de sa race ; il est né avec l’auréole au front, et c’est lui qui, pour faire respecter la loi dont il est l’emblème, met le sceptre dans la main du guerrier, devenu roi par l’onction sacrée. Le roi sera donc le délégué du brahmane, comme celui-ci est le délégué du Dieu créateur. Les devoirs du prince se trouvent d’ailleurs parfaitement et noblement résumés dans cette stance du code des lois de Manou : « À ce kchattrya le Créateur imposa pour devoirs de protéger les peuples, de faire l’aumône, d’offrir le sacrifice, de lire les saintes écritures[1]. »

Ces trois mots, protéger les peuples, doivent être pris dans l’acception la plus large. Ils signifient que le roi est tenu de rendre la justice, de châtier les méchans, de récompenser les bons, de s’appliquer à faire à propos la paix et la guerre, d’étendre aussi loin qu’il le pourra l’influence de l’idée brahmanique, d’écarter de ses états les peuples étrangers, les peuplades sauvages rebelles à toute civilisation, de sacrifier son repos et même sa vie pour assurer à ceux qui s’abritent sous son autorité l’entier et paisible accomplissement de leurs travaux et les pratiques de leur culte. Les rois seront donc les protecteurs de leurs peuples, comme le pasteur l’est de son troupeau. Possesseurs de grands biens, disposant de riches trésors, ils répandront des aumônes abondantes parmi tout ce peuple de brahmanes voués au service des temples ou à la vie contemplative, groupés autour du palais ou dispersés dans les campagnes, et qui, n’étant pas censés prendre souci des choses de ce monde, vivent des largesses royales. C’est ainsi qu’ils feront l’aumône, et ils offriront des sacrifices pour eux, pour le peuple, pour la prospérité du pays, donnant à leurs sujets l’exemple de la piété, et faisant de constans efforts pour que le culte se maintienne dans sa splendeur et dans sa dignité. Ils liront les saintes écritures où sont consignés les dogmes de la religion brahmanique, mais sans se permettre de les interpréter et sous la direction de leurs précepteurs spirituels : c’est par là surtout qu’ils manifesteront à l’égard de la caste supérieure la docilité qui leur est recommandée comme un acte de vertu.

Le dieu suprême n’a donc point conféré aux kchattryas le pouvoir royal pour faire d’eux des mortels livrés à la paresse, enivrés d’orgueil, toujours prêts à se placer au-dessus des lois. Ils n’ont point été mis sur le trône pour régner au milieu de la pompe et du luxe, pour absorber à leur profit les deniers de l’état, mais pour maintenir l’ordre au milieu de ce monde sans cesse troublé par la perversité des hommes. Leur origine est divine aussi, mais à un degré moins élevé que celle des brahmanes. Ceux-ci, nés de la bouche de Brahma,

  1. Livre ier, st. 89.