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ont-ils mise entre ses mains pour confondre l’iniquité et intimider les méchans ? Cette arme, Manou, le législateur inspiré, l’a nommée le châtiment, et il la décrit ainsi dans des stances pleines de vigueur et d’éclat : « Le châtiment est un roi plein d’énergie ; il est un administrateur habile, un juge dispensateur de la loi… Le châtiment gouverne le genre humain, le châtiment protège, le châtiment veille quand tout dort ; le châtiment est la justice, disent les sages. » Puis tout aussitôt, confondant en une même image le roi formé de la substance des huit gardiens du monde avec le châtiment, qui est en réalité la justice éternelle frappant les méchans pour mieux protéger les bons, le législateur ajoute : « Si le roi ne châtiait pas sans relâche ceux qui méritent d’être châtiés,… la corneille viendrait becqueter l’offrande du riz, le chien lécherait le beurre clarifié, il n’existerait plus de droit de propriété ; l’homme du rang le plus bas prendrait la place de l’homme de la classe la plus élevée. — Le châtiment régit tout le genre humain, car un homme naturellement vertueux se trouve difficilement. C’est par la crainte du châtiment que le monde peut se livrer aux jouissances qui lui sont allouées. » Les anciens sages de l’Inde ne croyaient donc point, comme quelques philosophes modernes, que l’homme en arrivant en ce monde est de sa nature essentiellement bon, et que la civilisation le déprave au lieu de l’améliorer.

Dans cette société indienne, où l’idée religieuse tient tant de place, le plus grand des désordres, le signe le plus manifeste de l’anarchie, c’est la profanation des choses saintes, représentée par deux animaux immondes, la corneille et le chien, s’approchant de l’offrande pour la souiller, ou, si l’on veut, les gens ignorans et dégradés s’ingérant dans les cérémonies du culte au mépris des lois anciennes. En effet, là où la loi religieuse cesse d’être respectée, là où il n’y a plus de foi, les lois civiles perdent toute leur efficacité ; le droit de propriété cessant d’exister, il n’y a plus de nation, mais seulement des hommes armés les uns contre les autres, toujours en guerre, se disputant leur proie comme les vautours et les chacals, qui ne vivent pas en société, quoiqu’ils volent et marchent par bandes nombreuses. Enfin les rangs sont confondus, l’état, privé de toute direction, ne tarde pas à périr, et le genre humain retourne à la barbarie. Voilà pourquoi le châtiment a été placé dans la main du roi, comme la foudre que lance du haut des cieux le Jupiter tonnant, et le châtiment s’exprime en sanscrit par le mot danda, qui signifie bâton. Sculpté avec art ou fait des métaux les plus précieux, et devenu le sceptre, emblème de la royauté, ce bâton n’en demeure pas moins le symbole de la répression. C’est donc le bâton qui régit le genre humain, et après l’avoir personnifié par une de ces images