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III

Mourir en combattant, voilà finalement le seul droit incontesté qui reste à la royauté absolue, telle que l’a faite le brahmanisme. Présenté d’abord par le législateur sous les traits d’une divinité terrible, à l’éclat enflammé, capable de consumer tout ce qui l’entoure, le roi hindou est successivement dépouillé des rayons qui composent son auréole. Sa puissance pâlit devant celle du sceptre qu’il tient à la main, devant ce bâton du châtiment qui fait trembler le monde et dans lequel se cache le dieu de la justice. L’impôt prélevé sur ses peuples grossit ses trésors, mais il n’a pas le droit de le percevoir, s’il gouverne mal, s’il ne s’applique pas sans relâche à protéger ses sujets[1]. Que les ministres ou les employés subalternes chargés par lui de la perception des deniers de l’état oppriment la population des villes et des campagnes, et voilà que la colère du peuple va se déchaîner sur sa tête comme un ouragan qui peut le faire disparaître avec toute sa famille. La loi, qu’il n’a pas faite, et qu’il lui est interdit de modifier ou d’éluder, lui montre partout de difficiles obligations à remplir, des périls prochains ou des perspectives menaçantes. L’initiative lui est refusée dans les affaires du dedans et dans celles du dehors, et un conseil lui a été imposé tout exprès pour le diriger dans les délibérations quand il s’agit de la paix ou de la guerre. Les brahmanes l’entourent du matin au soir ; dès l’aurore, ils sont là, prêts à recevoir ses hommages ; ils l’obsèdent de leurs importunités afin d’obtenir des richesses pour eux-mêmes et pour leurs familles, qui s’établissent partout et réclament jusqu’au fond des forêts les plus reculées son appui et sa protection. On ne peut s’empêcher d’admirer le soin qu’a pris la caste brahmanique de rendre le roi assez fort pour lui procurer à elle-même le repos et la paix, et assez faible pour plier devant sa suprême autorité. Placé lui-même au-dessus de la loi commune, le brahmane peut braver la colère du souverain. Fût-il coupable du plus grand crime, — Manou l’a dit expressément, — le deux-fois-né ne peut jamais être puni de mort. Que le prince le renvoie hors du royaume sans le dépouiller de ses biens. C’est ainsi qu’après avoir emmaillotté la royauté dans un réseau de prescriptions contradictoires, après l’avoir faite menaçante pour les autres et docile devant eux, les premiers-nés de Brahma ont la prétention de vivre dans une sphère supérieure. Ils ont gardé les vertus de a l’âge de vérité (satya-youga), » — l’âge d’or des Grecs ;

  1. Le refus de l’impôt est implicitement proclamé par Manou et clairement indiqué par les commentateurs.