Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/19

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si un vigoureux Tchetchen ne l’avait tirée du danger. Cet accident décida le muride à la prendre en croupe, et pour empêcher qu’elle ne tombât, il passa le bras de la princesse dans sa ceinture. Il prit aussi l’enfant devant lui, et c’est ainsi qu’on traversa le village incendié de Khando. Pendant qu’au sortir de ce village la troupe faisait halte, la princesse put reconnaître parmi les captives quelques-unes de ses servantes, entre autres une femme nommée Vassilissa, qui portait son jeune fils Alexandre. Un peu plus loin, elle aperçut un autre de ses enfans, la petite Tamara, aux bras d’une Polonaise, attachée aussi à son service. On atteignit bientôt, les bords de l’Alazan, qu’on passa à gué sous les flots d’une pluie battante. Le muride commençait à s’adoucir, il avait permis à la mère d’allaiter sa plus jeune fille. La femme de l’intendant de Tsinondale, qui avait pu s’approcher de la princesse, lui avait dit qu’ayant rencontré un des fils de Chamyl, Kazi-Machmet, elle lui avait demandé un cheval pour sa maîtresse, et que celui-ci le lui avait promis. Les suivantes prisonnières donnaient des soins empressés aux autres enfans. Rien de plus bizarre que l’aspect de la troupe qui s’avançait ainsi à travers un pays dévasté. Des Tchetchens avaient endossé des costumes de femmes, d’autres portaient des vêtemens d’enfans. On en voyait qui portaient à leur ceinture des couverts d’argent. Les regards de la princesse, en s’arrêtant sur cette foule, finirent par distinguer la physionomie qu’ils y avaient si longtemps cherchée en vain, celle de sa sœur, la princesse Varvara. Les deux captives se rejoignirent dès lors en se promettant de ne plus se quitter. La princesse Varvara était à cheval dans son costume de drap noir, mais elle avait la tête nue. Elle avait eu moins à souffrir que sa sœur. Au moment du pillage de Tsinondale, cette jeune et belle femme s’était placée, on le sait, à l’entrée de la terrasse pour y attendre la mort. Au lieu de voir briller au-dessus de sa tête la lame étincelante d’un chachka, elle sentit la rude étreinte d’un montagnard. À ce grossier contact, elle recula avec indignation, et cet homme parut subir le prestige de cette fière attitude : il balbutia des excuses en mauvais géorgien. C’est par ses soins que la princesse Varvara fut placée sur un cheval magnifique et richement caparaçonné à la mode du pays. Elle avait fait la route entourée de montagnards qui avaient connu son mari, lorsqu’il était prisonnier de Chamyl, et qui parlaient de lui avec éloge. Elle avait aussi reconnu de loin, pendant la traversée de l’Alazan, la nourrice de son enfant, et pouvait croire que l’enfant était avec elle. Une seule des prisonnières partie de Tsinondale, Mme Drancey, la gouvernante française, n’avait point encore été revue.

Cependant la colonne dont nous suivons la marche approchait du mont Khontski, où l’attendait le détachement russe placé sous les