Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/20

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ordres du capitaine Khitrof. Les deux sœurs s’avançaient, entourées de leur escorte, à peu de distance l’une de l’autre. Tout à coup un bruit effroyable retentit ; les balles et les éclats d’obus pleuvent de toutes parts. Les montagnards font aussitôt tourner bride à leurs chevaux, et se précipitent vers les bois. Le muride qui portait la princesse Anne vole comme le vent, et celle-ci, dont le bras droit est toujours passé dans la ceinture de cuir du montagnard, essaie de l’en retirer. Elle n’a pas la force de tenir son enfant d’une seule main. Tous ses efforts sont inutiles, et une violente secousse fait voler au loin la pauvre petite. Le muride resta sourd aux cris déchirans de la mère : la mitraille battait toujours les flancs de la bande ; mais les chevaux des montagnards les eurent bientôt mis hors de la portée des balles, et la colonne, notablement diminuée [1], continua sa route sans s’inquiéter des morts qu’elle laissait sur le chemin. Seulement, à partir du mont Khontski jusqu’au camp de Pokhalski, le trajet devint plus pénible encore pour les deux princesses, brusquement séparées l’une de l’autre pendant la mêlée, et qui ne se rejoignirent, après deux jours de fatigues inouïes, qu’au terme du voyage. L’intérêt de la relation russe se partage ici un moment entre les deux principales prisonnières et quelques autres personnages, tels que la jeune princesse Baratof et la gouvernante française, Mme Drancey, entraînée par une bande distincte du gros de l’escorte. Pour nous, c’est la princesse Anne que nous suivrons de préférence. La princesse Varvara en effet, à part l’inquiétude poignante qui la tourmentait, eut moins à souffrir que sa sœur. La princesse Baratof n’eut aussi qu’à se louer des attentions de son conducteur. Mme Drancey seule eut à subir de douloureux traitemens. Dépouillée par un muride de tous ses vêtemens, n’ayant gardé que sa chemise, son corset et ses bottines, Mme Drancey dut marcher au milieu des bêtes de somme qu’entraînaient ses conducteurs, et toutes les fois qu’elle ralentissait le pas, les coups de fouet ne lui étaient point épargnés. Qu’étaient cependant de telles douleurs auprès des angoisses et des tortures qui vinrent éprouver à la fois dans la princesse Anne la mère et la femme ? Incertaine sur le sort des quatre enfans qui lui restaient, ayant vu la petite Lydie périr sous ses yeux, la princesse Anne dut suivre à cheval et à toute bride le muride et ses compagnons, qui

  1. L’expédition de 1854 coûta en somme assez cher aux montagnards. Les autorités du district de Télave recueillirent sur le terrain quatre cent quatre-vingts cadavres ennemis, et, d’après le rapport de l’interprète Gramof, qui traversa, peu de jours après l’expédition, le Daghestan et le pays des Tchetchens, la perte totale des Lesghes dans leur incursion en Kakhétie s’éleva à douze cents hommes. Chacun des naïbs (ou gouverneurs des vingt provinces du pays dont Chamyl est le souverain) avait déclaré séparément au prophète les pertes de son district.