Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/210

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surveillance, leur faiblesse demeure enfouie dans leur mémoire. Qu’ils se démentent, qu’ils se contredisent, qui le saura ? qui s’en souviendra ? Que les écrivains parvenus au premier rang restant fidèles à leurs antécédens, qu’ils prennent le passé pour le guide du présent, qu’ils s’appliquent à confirmer ce qu’ils ont dit au lieu d’attaquer leurs premières affirmations par des argumens qu’ils ont eux-mêmes réfutés d’avance, et ceux qui sont encore dans la plaine, qui aspirent au sommet et n’ont pas commencé à le gravir, prendront leur conduite pour modèle. Si les maîtres manquent de fermeté, ceux qui débutent, qui sont entrés dans la carrière depuis quelques années seulement, ne s’interdiront pas la mobilité, n’hésiteront pas à démentir ce qu’ils auront affirmé. La question vaut la peine qu’on y songe. Que les maîtres n’oublient pas la responsabilité qui leur est imposée.

Après les maîtres viennent ceux qui convoitent l’autorité sans vouloir l’acquérir, par des moyens légitimes. Pour caractériser ce groupe, je choisis deux figures qui en résument les traits principaux. Les nommerai-je ? A quoi bon ? Pourvu que les types soient vrais, les noms importent peu. Je rassemble mes souvenirs, je n’invente rien, je groupe librement les traits gravés dans ma mémoire. Le droit que jet m’attribue appartient à tout écrivain. Je n’imiterai pas l’ancienne comédie d’Athènes, que nos mœurs répudient ; mais le lecteur n’aura pas de peine à reconnaître les types qui passeront sous ses yeux, car chacun de ces types est aujourd’hui représenté par plusieurs écrivains. Je suivrai le procédé des poètes comiques formés à l’école de Ménandre et de Térence ; on mettra sur mes portraits les noms que l’on voudra, je m’en inquiéterai peu. Nous ne sommes plus au temps des clés littéraires, et les beaux esprits ont mis ailleurs leurs visées. Pourvu que le lecteur, en consultant ses souvenirs, se trouve d’accord avec moi, je n’en demande pas davantage.

Polyanthe est rassasié de gloire. Toutes les années qu’il a passées sur les bancs du collège n’ont été qu’une suite de triomphes. Il a des vieux auteurs la parfaite intelligence. Aussi me faut-il pas s’étonner que parfois il en abuse. Il a vécu si longtemps dans l’intimité de Virgile, et d’Horace, que leur langue est devenue la sienne. Il pense en latin, il rit en latin ; je suis sûr qu’il rêve en latin. On lui attribue un mot délicieux que je regrette de n’avoir pas entendu : pour bien écrire en français, il faut avoir obtenu au grand concours le prix de discours latin. Admirable pensée qui a gouverné toute la vie de Polyanthe ! Il n’écrit pas une ligne sans se souvenir de sa qualité de lauréat. Les circonstances les plus vulgaires lui suggèrent des citations inattendues. Parle-t-il d’un bouquin trouvé sur les quais par un bibliophile enthousiaste, pour peindre la joie de cette découverte, il s’écrie avec le poète de Mantoue : Enfin Mézence est dans mes