Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/211

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mains ! Les profanes demandent ce que Mézence a de commun avec un bouquin ; Polyanthe ne daigne pas leur répondre, et il a bien raison, car les profanes qui n’ont pas obtenu le prix de discours latin ne sauraient le comprendre Polyanthe n’écrit que pour les délicats, et ceux qui ne sont pas nourris comme lui de la fine fleur des lettres latines doivent renoncer à goûter la saveur exquise de sa pensée. Horace et Virgile ne sont pourtant pas les seuls dieux qu’adore Polyanthe : il adore, il encense l’Académie avec une égale dévotion. Pour conquérir le bienheureux, fauteuil qu’il a rêvé, il ne plaint ni soins ni veilles. Pour lui, tous les écrivains qui siègent dans le sénat littéraire sont les héritiers de Bossuet, de Corneille, de Voltaire. Il les flatte, il les caresse, et les glorifie avec une éloquence qui ne tarit pas. Il épuise pour chatouiller leur vanité tous les secrets du vocabulaire. Une telle persévérance dans la flatterie mérite une récompense exemplaire. Je crains pourtant que Polyanthe ne soit déçu dans ses espérances, et qu’il n’atteigne jamais le but de son ambition. Malgré Virgile et Horace, qu’il cite à tout propos et toujours avec bonheur, j’ai grand’peur qu’il ne prenne jamais place dans le sénat libraire. Son excès de zèle pourrait bien lui jouer un mauvais tour. L’ Académie, dont il convoite, dont il sollicite les suffrages, se dira peut-être : En nommant Polyanthe, nous commettrions une étrange maladresse. Tant qu’il sera dans la foule, tant que son haut savoir n’aura pas été récompensé, il louera sans relâche tous ceux qui siègent dans l’enceinte sacrée. Une fois élu, après un premier élan de reconnaissance, qui sait s’il ne s’endormira pas dans le silence de l’ingratitude ? — Malgré l’état que je fais de Polyanthe, je n’oserais donner tort à l’Académie. Si elle tient à respirer l’odeur de l’encens, si la flatterie assaisonnée de citations latines chatouilla agréablement ses oreilles, elle fera sagement de refuser à Polyanthe le fauteuil qu’il désire avec tant d’ardeur. En le nommant, elle risquerait de perdre ses louanges, et les louanges de Polyanthe sont sans prix.

D’ailleurs, on le sait trop, l’Académie est amoureuse du loisir. Les esprits les plus actifs s’endorment facilement dès qu’ils ont pénétré dans cette enceinte privilégiée. Que deviendrait le goût public, si Polyanthe entrait à l’Académie ? La saine littérature s’affaiblirait, car c’est peut-être le seul écrivain parmi nous, j’entende le seul parmi les juges habituels des œuvres contemporaines, qui possède à fond les Institutions Oratoires de Quintilien et puisse en parler pertinemment. L’Académie voudra-t elle priver le goût public d’un tel docteur ? On rencontre bien par-ci, par-là quelques hommes de bon sens qui donnent leur avis sur la comédie ou le roman de la semaine passée, mais ces hommes de bon sens ne parlent qu’en leur nom, et ne savent pas citer Virgile. Polyanthe, grâce à Dieu, comprend autrement