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est resté inconnu, Junius, le chevalier noir de la discussion, qui combat masqué. Dans la seconde moitié du siècle, Burke et Fox se lèvent ; ils touchent déjà à notre temps. Pourquoi M. de Rémusat a-t-il choisi de préférence le XVIIIe siècle ? Il a peut-être involontairement cédé à ce besoin généreux de chercher dans l’époque la plus critique qu’ait traversée la monarchie constitutionnelle anglaise des raisons nouvelles de croire à son inexpugnable solidité, et par conséquent de s’y attacher davantage. Ces règnes des George de la maison de Hanovre n’ont rien de séduisant en effet. Pour que la monarchie n’ait point souffert du passage sur le trône de rois licencieux ou fous, il a fallu que la raison anglaise fût bien puissante. Pour que la liberté n’ait point péri au milieu des embûches qu’on lui tendait, au contact de la corruption qui débordait, il a fallu qu’elle fût bien inhérente au tempérament de cette race. C’est là le grand problème de l’existence politique du peuple britannique. En France, la monarchie a péri, quand elle a été moralement discréditée dans ses chefs. La liberté a toujours porté la peine d’être née dans une atmosphère d’idées dissolvantes et de mœurs dissolues. En Angleterre, l’une et l’autre ont survécu. C’est le fait d’un peuple pratique, qui ne rend pas les institutions responsables des vices des hommes, qui ne demande pas aux hommes eux-mêmes plus qu’ils ne peuvent donner, et qui ne brise pas l’instrument de ses destinées, parce que cet instrument n’est pas toujours parfait. Tel est l’enseignement qui se dégage de l’histoire, que la littérature politique recueille, et que plus d’une expérience contemporaine confirme.

La France, à vrai dire, en est à compter les expériences. Il est bien facile de savoir ce qu’elles valent en politique. Ce qu’elles coûtent à la littérature, à la poésie elle-même, rien ne le prouve mieux que ce livre des Contemplations, publié aujourd’hui par M. Victor Hugo. C’est de l’exil que ce livre est date. C’est à travers les mers que nous parviennent ces chants, fruits d’une des plus puissantes imaginations de l’époque actuelle. Il y eut au XVIe siècle, dans ce siècle avec lequel le nôtre a tant de ressemblance, un poète fort mêlé aux agitations de temps, et qui fut, à bien dire, encore plus soldat que poète : c’était d’Aubigné. Au soir de sa vie, réfugié à Genève, et ayant abdique sans doute cette fureur qui lui inspira les Tragiques, d’Aubigné laissait tomber de sa plume des vers peu connus, d’où s’exhale une mélancolie sévère et douce encore dans sa rudesse. M. Victor Hugo dépose ses sentimens, ses tristesses, ses souvenirs ou ses rêves dans ce livre nouveau, qui est un de ses plus abondans recueils. L’auteur des Contemplations a du moins un mérite : ses vers expriment dans son intégrité première une inspiration que d’obscurs disciples croient pouvoir recueillir pour la continuer bu la transformer, et qu’ils ne font que travestir, comme il arrive toujours aux impuissans imitateurs M. Hugo éclipse son école, et il ramène sans effort vers un temps de lutte ardente et de rénovation littéraire où toutes les hardiesses naturelles et toutes les tentatives possibles, parce que l’heure des déceptions n’était pas venue. C’est toujours le même souffle lyrique la même vigueur et la même originalité d’imagination, la même puissance dans le maniement de la langue. On pourrait même dire qu’il y a trop peu de changement, s’il n’était point superflu de demander à un homme, à un poète, de changer de nature. M. Hugo est certes une des natures poétiques qui se