Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/25

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sur ces misères, très minutieusement décrites par le narrateur russe, pour ne nous arrêter que dans l’aoul le plus voisin de la résidence de Chamyl, où les prisonnières arrivèrent après une marche qu’il avait fallu continuer pendant tout un jour sous une pluie battante.


« C’était un aoul considérable, situé sur un énorme rocher dont les flancs étaient taillés en escalier. Après mille détours, on amena les prisonnières dans la maison du moulla de la localité, on les fit monter à l’étage supérieur, et on ferma la porte de la rue. Le moulla leur apprit qu’il allait les quitter pour se rendre à Védeno, près de Chamyl ; mais son séjour dans cette résidence ne devait pas être de longue durée. Pendant son absence, les prisonnières ne furent point inquiétées ; elles se seraient même remises assez promptement sans doute des fatigues qu’elles avaient endurées jusque-là, si leur nourriture avait été suffisante, mais elles durent encore recourir à des ressources qu’elles avaient déjà mises en usage : elles en furent réduites à échanger quelques galons de miliciens contre des pains et du lait. Cependant il faut dire, à l’honneur des habitans du lieu, qu’on jetait parfois, de la rue sur la terrasse de leur chambre, des fruits, et principalement des prunes et des abricots. Par une sorte de miracle, elles obtinrent un jour un morceau de savon en échange du collier de perles que portait une nourrice, et cette acquisition fut considérée par elles comme un véritable bienfait de la Providence.

« La plus grande partie de la journée, elles se tenaient sur la terrasse, et pouvaient voir de ce lieu tout ce qui se passait dans l’aoul. Ce spectacle était curieux. Près de la maison qu’elles habitaient était une fosse dont elles ne pouvaient comprendre l’usage. Un jour, une jeune femme dont les traits étaient fort beaux fut jetée sous leurs yeux dans la fosse ; on y descendit ensuite un berceau dans lequel était un enfant. Cette scène ayant naturellement éveillé leur curiosité, elles finirent par apprendre que cette femme avait, par esprit de vengeance, tué l’assassin de son mari, et qu’elle était condamnée pour ce fait à trois mois de réclusion dans ce lieu. On ajouta que dès qu’elle serait mise en liberté, elle serait forcée d’épouser le premier homme qui la demanderait. Il est bon de remarquer à ce propos que, suivant les renseignemens fournis aux prisonnières, aucune femme dans les possessions de Chamyl ne doit rester veuve plus de trois mois. Cette loi a évidemment pour but d’augmenter la population de ces contrées, qui est sans cesse décimée par la guerre. Peu de temps après l’incarcération de la jeune veuve, deux miliciens prisonniers furent enfermés dans une fosse voisine de la première. Cette peine leur était infligée parce qu’ils avaient tenté de fuir en allant chercher de l’eau. Comme c’était le moulla, propriétaire de la maison, qui avait siégé en qualité de juge dans cette affaire, les princesses le supplièrent de pardonner aux miliciens ; il consentit à les faire sortir de la fosse, mais ils furent obligés d’aller travailler dans ses champs.

« Lorsque le moulla revint de Védeno, le petit Alexandre, fils de la princesse, était gravement malade. L’état de langueur dans lequel il se trouvait alarma ce digne homme, et comme il savait que sa mère n’avait point d’argent, il jeta une pièce de 30 kopeks dans le berceau de l’enfant en disant à