Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/29

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qu’on allait les amener dans le sérail, mais que Chamyl voulait laisser aux princesses le temps de s’installer. Elles seraient ensuite autorisées à prendre avec elles les femmes qu’elles désigneraient. Peu d’instans après parurent les deux nourrices, portant le fils de la princesse Anne et celui de sa sœur, puis la servante Vassilissa et Mme Drancey, avec Salomé et Marie. Chacun prit place par terre suivant l’usage, et la chambre ne tarda pas à être envahie par une foule de femmes et d’enfans vêtus de chemises bleues très grossières. La troisième femme de Chamyl, Aminète, figurait dans ce groupe ; âgée de dix-sept ans au plus, elle se distinguait entre toutes ses compagnes par le piquant de sa physionomie et une extrême vivacité. Elle était de race kiste [1], et son costume était un peu plus orné que celui de ses compagnes, car outre la chemise de couleur foncée, elle portait un pantalon rouge, une tunique bariolée et un voile noir. Une collation fut servie presque aussitôt par les soins des deux premières femmes. Elle se composait de thé, de miel, de pain de froment et de bonbons fort délicats, qui firent un moment oublier aux enfans leurs fatigues. L’heure étant venue de laisser les prisonnières goûter le repos dont elles avaient grand besoin, la chambre se dégarnit peu à peu.

Le sérail, où les princesses étaient condamnées à faire un assez long séjour, comprenait diverses constructions de bois qui bordaient une cour intérieure, longue environ de cinquante pas. L’un de ces bâtimens, formé de deux étages et entouré d’une galerie comme les autres, était réservé à Chamyl. Au-dessus même du logement occupé par le chef montagnard s’étendait un hangar destiné à sécher la viande. Dans les autres bâtimens demeuraient ses femmes. Une grande pièce, qui s’ouvrait près de l’entrée principale de la cour, servait à Chamyl de salle d’audience et de conseil. Devant le sérail s’élevait un pavillon habité par des naïbs et autres personnages de distinction. C’est d’une des fenêtres de ce pavillon que l’imam harangue son peuple. Les fenêtres sont rares d’ailleurs dans le sérail : on n’en voit qu’une par pièce, et sans vitres, si ce n’est dans les chambres où se tiennent Chamyl et ses femmes. La pièce réservée aux prisonnières n’avait donc pas de fenêtre vitrée : elle recevait le jour par une étroite ouverture. Longue de dix pas, large de cinq, elle était encore obstruée par une immense cheminée. D’épais tapis blancs à la mode du pays couvraient le plancher, et le long des murs régnait une banquette chargée de couvertures, de matelas et d’oreillers, le tout fort sale. Au moment où elles faisaient leurs préparatifs pouf passer de leur mieux la nuit dans ce triste gîte, elles eurent à recevoir

  1. Cette grande tribu, dont les Tchétchène sont une branche, habite, au centre des montagnes du Caucase, les villages qu’arrosent la Surdju, l’Arguin et leurs affluens.