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des deux garçons restait pour garder la maison. Le dimanche qui suivit la querelle, c’était le tour d’Alan, et nous le laissâmes comme à l’ordinaire. Dans l’après-midi, M. Langley était venu chercher mon père, qu’il avait emmené promener hors la ville. Hugh les avait accompagnés. Alan était resté avec nous dans le jardin. Sachant que ma mère avait à lui parler, je m’étais écartée d’eux. En les rejoignant, je vis qu’ils avaient pleuré l’un et l’autre, malgré tous les efforts d’Alan pour paraître froid et calme.

Quand nous revînmes de l’église, M. Langley se rencontra sur notre route, ce qui lui était assez ordinaire. Arrivés à la maison, nous trouvâmes la porte entr’ouverte et le salon vide. — Indocile enfant ! s’écria mon père. Je gage qu’il est encore sur la rivière malgré ma défense. — Mais, tandis qu’il parlait ainsi, je vis sur la figure de ma mère une expression de terreur qui m’était toute nouvelle. Elle me fit signe de la suivre hors du salon, et, une fois retirée dans ma chambre, me fît part de ses craintes.

— J’ai bien vu, me dit-elle, j’ai bien vu, cette après-midi, que l’enfant était à bout de soumission… Ses paroles venaient d’un cœur froissé, découragé… Son père a passé la limite,… continua-t-elle à mots entrecoupés, les lèvres tremblantes… Le voilà parti… parti pour tout de bon, c’est moi qui vous le dis… Pauvre petit ! mon Alan ! malheureux garçon !

Vivement émue, je ne laissai pas de jeter un coup d’œil du côté de la rivière. Notre barque était amarrée à sa place habituelle. Cette circonstance me parut donner quelques probabilités aux conjectures de ma mère. J’allai, avec sa permission, chercher mon père, qui traita fort légèrement nos suppositions. Il entra dans la chambre d’Alan, d’où il sortit très-rassuré. Rien n’y attestait le moindre préparatif de départ. La redingote de l’enfant était encore sur son lit, telle qu’il l’y avait jetée le matin, au retour de la chapelle ; la bourse, le livre de prières étaient encore dans les poches. Ma mère ne répondait rien, mais ne se calmait pas. Nous primes le thé, longuement et tristement, malgré les efforts de M. Langley, qui essayait de nous distraire par quelques explications sur de récentes découvertes. Mon père semblait attentif. Au fond, de plus en plus troublé, il prêtait l’oreille aux moindres rumeurs de nos rues si tranquilles. Hugh, le repas fini, avait pris son gros in-quarto, vraie lecture du dimanche, autorisée par la tante Thomasine ; mais je remarquai bientôt que le bruit du vélin, à mesure qu’il tournait la page, mettait mon père à la torture, et je le priai tout bas de fermer le volume.

Bientôt mon père n’y tint plus : — Il fait chaud ici, dit-il tout à coup. Voulez-vous, Langley, venir faire un tour du côté du pont ? — Cette proposition inusitée trahissait l’anxiété à laquelle, sans vouloir