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en convenir, il était en proie. Ma mère de son côté, quand elle lui apporta ses gants, se pencha vers lui et murmura quelques mots à son oreille. Je devinai qu’elle implorait son indulgence pour « l’enfant, » s’il venait à le rencontrer. Trop agité pour lui répondre autrement, il fît un simple mouvement de tête qui disait : — J’ai compris, soyez tranquille !

Ils furent absens plus d’une heure. Mon père, en rentrant, ne voulut pas encore manifester la moindre inquiétude, mais sa voix éteinte, et dont il forçait évidemment le diapason, ne me laissait aucun doute à cet égard. Il congédia familièrement M. Langley et nous enjoignit à tous de regagner nos lits. — Pour une nuit à la belle étoile, ajouta-t-il, cet enfant n’en mourra pas. Il nous reviendra demain, l’appétit plus ouvert, pour le déjeuner.

Une fois dans ma chambre, je ne songeai seulement pas à me déshabiller. J’étais à ma fenêtre, explorant de l’œil la profonde vallée. Il faisait un beau clair de lune ; un brouillard épais, exhalé de la rivière, marquait toutes les sinuosités de son lit. La crête frangée des rochers hérissés de sapins découpait nettement sa silhouette brune sur le ciel lumineux ; les arbres du jardin tachetaient çà et là de noires ombres les pâles gazons durcis par la gelée. Parmi eux, j’entrevis une forme mobile. J’ouvris à petit bruit ma fenêtre, et, me penchant au dehors avec précaution, j’examinai le mystérieux promeneur, que je reconnus dès qu’il se montra sous les rayons de la lune. C’était mon père. Il descendit l’allée jusqu’aux degrés de la berge, et se tint là quelque temps, sondant du regard l’eau profonde… Quelle était donc sa pensée ?… Il revint ensuite, la tête penchée sur sa poitrine, les mains derrière le dos, absorbé dans ses terribles appréhensions. Je devinai ce qu’il souffrait et lui pardonnai ses dures paroles. Une heure après, quand tout semblait endormi dans la maison, j’entendis un pas léger derrière ma porte, et je l’ouvris doucement. C’était Hugh, tout habillé, mais pieds nus et ses bottes à la main.

— Je crois savoir où est Alan, me dit-il… Je vais le chercher chez la tante Thomasine… N’est-ce pas, Grisell, que j’ai raison ?…

Sa conjecture n’avait rien que de probable. Cependant à quoi servirait cette démarche ? Je ne le voyais pas trop, et voulus le dissuader de son projet ; mais Hugh n’était pas facile à convaincre.

— Une fois que l’escapade d’Alan sera connue dans la ville, me dit-il, Alan aura beau revenir, le père n’en sera que plus rigoureux pour lui.

Je sentais qu’en ceci Hugh voyait juste. Alors je m’offris à l’accompagner ; mais l’intrépide enfant ne voulut pas le souffrir. L’idée de franchir six milles à travers champs, au milieu de la nuit, ne l’effarouchait