Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/348

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Lâchez-moi, vous dis-je, ajouta-t-elle. Comprenez-moi donc… je suis sa femme ! Il y a un mois que nous sommes mariés. Voyez plutôt ! — Et elle me montrait un anneau de mariage suspendu à son col par un petit ruban noir.

De ce moment je n’eus rien à répondre, et je la laissai aller. Je l’aidai même, sur sa demande, afin que sa toilette lui prît moins de temps. Elle m’expliquait cependant comment elle s’était laissé persuader par M. Langley, qui l’avait secrètement suivie, de rendre leur union à jamais irrévocable, en attendant que l’on trouvât un moyen d’apaiser nos parens. Je la voyais tremblante, déchirée de remords, dévorée d’inquiétude. Pauvre Rayon de Soleil ! ce n’était pas le moment de lui en vouloir. Je l’encourageai donc à remplir ce qu’elle regardait avec raison comme son devoir. Je l’aidai à sortir sans réveiller personne ; je la suivis de l’œil jusqu’à la porte de M. Langley, chez qui elle fut admise sans difficulté par la vieille servante, un des témoins de leur mariage, comme je le sus depuis.

Ceci fait, j’avais encore une pénible épreuve à subir. Je dus tout raconter à mon père, et, le connaissant mieux que personne, je le fis en très peu de mots, sans la moindre, circonlocution, aussi simplement que possible. Il m’écouta sans prononcer une parole. Plus tard, dans la journée, il me dit qu’il n’empêcherait pas ma mère d’aller voir « l’enfant, » — ce fut le mot qu’il employa, — mais que, quant à lui, jamais il n’aurait aucun rapport avec elle. Ma mère pleura, supplia, sans rien obtenir. Combien l’orgueil paternel dut souffrir ce jour-là ! Se voir enlever ainsi un second enfant… et sa préférée !

Le soir même, ma mère se rendit auprès de Marian, et voulut en vain lui persuader de confier aux soins d’une garde son mari malade. Ma sœur ne répondit qu’en me faisant demander de lui venir en aide. Je sollicitai de mon père cette permission, et je n’hésitai pas un instant, — malgré tout ce qu’on disait de l’épidémie, — à me rendre où on m’appelait. Un grand étonnement pour moi fut de voir ma sœur, tout à coup transformée par les nécessités du moment, rester parfaitement calme et maîtresse d’elle-même en des circonstances si critiques. À peine ses lèvres tremblaient-elles un peu quand elle me dit que son mari, qui l’appelait sans cesse dans son délire ne l’avait pas encore reconnue. Je restai auprès de Marian jusqu’aux premiers symptômes de convalescence qui se manifestèrent chez le malade. Mon père me vit rentrer à la maison comme il m’en avait vue sortir, sans un mot qui concernât l’un ou l’autre des nouveaux mariés. Nous apprîmes bientôt après que le médecin ordonnait à M. Langley, incomplètement guéri, le séjour des pays chauds. Ceci n’arriva même pas jusqu’à mon père, qui, le dimanche,