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bonheur facile, qui se rencontre sous votre main, à un avenir incertain, mais éclatant, qui réclame impérieusement ce sacrifice ?

— Non ; très-certainement, non.

— Voilà qui est trancher vite et net une grosse question, chère sœur. Maintenant supposons que ce bonheur, pour être ajourné, ne soit pas perdu à tout jamais… que diriez-vous ?… Et, tenez, nous nous comprenons à merveille : pourquoi dès-lors tant d’énigmes ?

— Il y a tel bonheur, répondis-je, qui perd, s’il n’est pas cueilli à temps, tout son subtil arôme. Vous vous êtes assuré, cher frère, la pleine possession d’un cœur pur et jeune. Pourquoi ne pas profiter de cette occasion, peut-être unique, et ne pas cimenter à jamais cette affection qui survivra, soyez-en sûr, à toutes vos vues d’ambition ?

Mon frère était ébranlé. Il allait rapidement d’un bout de la chambre à l’autre, et finit, après quelques minutes, par s’arrêter auprès de la table. Il attira vers lui le papier objet de ses patientes études, et que je reconnus pour un tableau généalogique de la famille Randal.

— Écoutez, — me dit-il avec un accent qui commandait toute mon attention, — depuis l’école, j’ai toujours eu en vue la même espérance, toujours marché vers le même but. Je suis peut-être encore bien loin de ce but ; mais je sais, je sens que mon espérance sera un jour réalisée, du moins si je vis, car ma vie entière sera employée à vaincre tous les obstacles qui se trouveront sur ma routé. Je ne me laisserai distraire par rien, séduire par rien, affaiblir par rien…

Il fallait voir comme ses lèvres se serrèrent quand il articula ces derniers mots. J’avoue que, dans ce moment, il m’inspirait peu de sympathie. Ce cri de l’impassible ambition n’éveillait aucun écho dans mon cœur.

— Maintenant, sœur, reprit-il, ne me condamnez pas. Je n’ai jamais abusé Mary par une parole d’amour. Aussitôt que notre intimité, dont le charme était grand pour moi, m’a paru compromettante pour sa tranquillité, pour mon avenir, je me suis retiré. J’ai foi dans l’action du temps, sinon pour moi, du moins pour elle.

— Mais, si elle vous aimait, il était trop tard.

— Je ne sais pas si elle m’aime.

— Vous ne dites pas l’entière vérité. Vous me cachez précisément ce ; doute qui vous torture le cœur. D’ailleurs vous l’aimez, je vous dis que vous l’aimez.

— Eh bien ! après ?… Si je l’aime, ne puis-je le taire ? Ne puis-je me passer de la voir ? D’ici à quelques semaines, cette enfant ne songera plus à moi. L’attacher à mon sort en ce moment serait un acte de cruauté. Je suis un ambitieux, c’est-à-dire un être sans repos. Je ne pourrais me supporter dans le cercle étroit où cette union