Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/458

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sentis comme un coup d’une barre de fer. Je fléchis, je ne tombai pas. Je demande à un voisin où j’étais blessé, et celui-ci, ne voyant que le trou par où la balle était sortie, me répond : « Derrière l’épaule. » Malenchini accourt pour me secourir ; il voulait m’emmener. Je résiste, me croyant encore assez de forces pour poursuivre le combat. Pendant ce court débat, mes yeux se voilent, une sueur glacée court par tous mes membres ; je crus que ma dernière heure était venue. Oh ! que la mort est belle sur le champ de bataille. Un léger nuage troublait seul ma joie de mourir en combattant, c’était de croire que j’étais blessé par derrière. Il me semblait entendre mes ennemis politiques m’accuser d’être mort d’une blessure ignominieuse. C’est pourquoi je dis à Malenchini ces paroles qu’il répétai religieusement plus tard : « Tu témoigneras que je suis tombé en regardant l’ennemi. »

« De ceux qui étaient restés pour défendre le moulin, presque tous étaient morts ou blessés, les autres se retirèrent avec beaucoup de peine ; mais ce combat avait donné le temps de battre régulièrement en retraite. Les combattans de Montanara, moins heureux, perdirent leur artillerie et furent faits en grande partie prisonniers. »

Ce récit prouve clairement que M. Montanelli n’entend rien aux choses de la guerre. Le plan, les manœuvres de la bataille lui échappent : il n’en voit que les épisodes ; mais c’est peut-être ce qui fait ici le charme de ses souvenirs. Ce n’est pas un tacticien qui expose ou qui démontre, c’est un témoin, c’est un acteur, c’est un des héros de la lutte qui nous raconte le combat tel qu’on le voit quand on y prend part, qui s’enthousiasme encore ou pleure tour à tour an souvenir de ces heures de gloire, et qui nous fait partager ses mobiles impressions : Toutefois une pénible réflexion se présente à l’esprit. Cette incapacité militaire, si sensible dans les pages qu’on vient de lire, n’est pas personnelle à M. Montanelli : elle est le malheur de tout ce noble peuple italien. Dans cette généreuse guerre de 1848, il s’est cru obligé de donner des preuves de sa bravoure, comme si les luttes ardentes qu’il soutint au moyen âge, comme si sa coopération aux grandes campagnes de l’empire ne répondaient pas hautement pour lui. Ce qu’il avait à prouver, et ce qu’il n’a malheureusement pas prouvé, c’est qu’il eût acquis quelque intelligence de la guerre, comme l’entendent et la font les nations modernes. Il ne s’agit plus maintenant de bandes et de condottieri, d’escarmouches et de coups de main ; il s’agit de tactique, de discipline. Il faut surtout, comme l’avait bien compris M. Montanelli, que le caractère de cette nation, abaissée pat une longue servitude et par une défiance exagérée d’elle-même, se relève, se retrempe dans les études les plus sévères, dans les méditations en apparence les plus désintéressées. Alors seulement tant d’efforts généreux ne seront pas perdus pour la cause italienne, et il sera permis d’en espérer le succès.

Revenons à M. Montanelli. Il gisait mourant dans une des chambres du moulin. Deux de ses compagnons d’armes étaient restés auprès de lui ; ils aimaient mieux partager sa captivité que de l’abandonner dans un état si déplorable. Une horde de Croates envahit le triste asile. « Faites ce que vous voudrez de nous, s’écrient ces deux braves gens ; mais sauvez notre blessé ! — Ne craignez rien, répondit le capitaine, nous sommes tous chrétiens. » Ces