Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/474

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récompense, j’entends tout le monde autour de moi parler de légitimité. J’allai trouver l’empereur Alexandre, et je lui dis : Sire, ne serez-vous que par votre ingratitude l’Agamemnon de tant de rois ? Votre majesté oublie-t-elle que je ne suis qu’un soldat, ou veut-elle me forcer à le redevenir ?… Après avoir fait triompher la cause des rois, ne dois-je voir en eux que des ennemis ? — Voilà, monsieur, mon langage dans le conseil des rois. — Du reste, reprit Charles XIV après quelques momens de silence, je ne mérite pas qu’on m’admire. Tout cet ensemble de faits dont ma vie est remplie ne m’appartient pas ; je n’ai fait que remplir une vocation ici-bas… Croyez-moi, monsieur, le grand homme n’est qu’une bête féroce ; comme la bête, il a sa voracité, ses instincts. Notre organisation physique tout entière paraît concourir à l’accomplissement de notre destinée. Il y a en nous une plénitude de vie et d’idées qui demande à se faire jour… J’ai bientôt soixante-huit ans, monsieur ; croiriez-vous que j’ai encore des saignemens de nez comme à vingt ans ! »

Vocation providentielle bien voisine du droit divin, opposition républicaine et fierté de parvenu, on voit que Bernadotte après 1830 faisait de l’éclectisme entre toutes les doctrines. Sa théorie du grand homme rappelle le mot de Mlle Scudéry, que les rois ont entre les deux yeux quelque chose qui les distingue des autres mortels. À toutes ses confidences d’ailleurs, Bernadotte ne refusait pas de mêler l’aveu, sans doute sincère, de sa reconnaissance envers la nouvelle révolution : « Je lui dois, disait-il à M. de Saint-Simon, d’avoir une position plus nette en Europe. Je fais donc des vœux pour qu’elle se consolide, et qu’elle ne périsse pas par ses excès. »

Ces derniers mots trahissaient bien, il est vrai, quelque défiance. En effet, malgré le soulagement que Bernadotte avait ressenti du nouvel état de choses, il craignait que la révolution de 1830 n’enfantât une propagande démagogique dont toute l’Europe serait infectée, et il croyait à l’explosion prochaine d’une guerre générale dans le midi de l’Allemagne. Ces deux prévisions suffisaient à le plonger dans de grandes inquiétudes, soit qu’il redoutât pour son gouvernement intérieur la contagion des idées libérales, soit qu’il tremblât à la pensée d’une nouvelle crise européenne qui pût remettre en question tout ce que la fortune avait consacré. Ajouterons-nous qu’un certain sentiment de dépit s’élevait dans son cœur, quand il songeait au nouvel anéantissement de ses étranges illusions sur ses futures destinées en France, illusions que lui avait suggérées Alexandre en 1812, et qu’avait entretenues une nécromancienne de cour ? Bernadotte, lui aussi, avait sa Lenormant.

Tout cela explique pourquoi l’affranchissement ne fut pas complet pour Bernadotte à la suite de 1830. Il l’eût été si, tout à fait confiant