Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/48

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Chamyl seul garda un air grave en saluant sa belle-fille. — Chère Kharimate, lui dit-il, je suis content de te voir, mais je suis forcé de t’adresser un reproche. Je vois avec regret que la femme de mon fils continue à porter des effets d’un grand prix. Il me semble que cette enveloppe brodée d’or est tout à fait inutile dans un lieu où règne la simplicité. — Le lendemain de l’arrivée des deux époux, les prisonnières furent invitées à choisir, parmi les effets rapportés de Tsinondale, ceux qu’elles voudraient racheter. On se réunit dans la chambre de la sultane Zaïdète ; mais la vue de ces débris informes renouvela en elles de pénibles souvenirs. — Faites de cela ce que vous voudrez, dirent les princesses, et elles rentrèrent tristement dans leur chambre.

L’heure de la délivrance arriva enfin. Les prisonnières apprirent qu’on venait d’amener dans le sérail des arbas à quatre roues, comme on n’en avait encore jamais vu chez les Tchetchens. Le lendemain, les princesses prirent définitivement congé des femmes de Chamyl, et cette fois Zaïdète elle-même se mit en frais de sensibilité. Après une heure consacrée aux adieux, les princesses montèrent dans leurs équipages, dont les cochers étaient des déserteurs russes, et qui, contrairement aux usages du pays, étaient traînés non par des bœufs, mais par des chevaux. C’était évidemment une galanterie du chef montagnard. À la porte du sérail les attendait un détachement de cavaliers commandés par Kazi-Machmet. Le prince Ivan Tchavtchavadzé les attendait aussi. Il avait été racheté, mais il ignorait par qui. Lorsque le convoi traversa le village, les princesses entendirent des voix qui leur criaient des maisons voisines : « Vous qui savez combien on souffre ici, ne nous oubliez pas ! »

Au sortir du village, l’escorte fit halte dans une plaine pour attendre Chamyl, qui vint la rejoindre avec ses murides et Daniel-Sultan, le beau-père de son fils. On portait au-dessus de la tête de l’iman un immense parasol noir. Cette première journée de voyage se termina à Maiour-Toup, dernier aoul des possessions de Chamyl. Les prisonnières furent logées dans une maison attenante à celle qu’occupait le chef montagnard. Le soir même, Chamyl les pria d’écrire au prince David, qui se trouvait au fort russe de Kourinski, situé à vingt verstes de l’aoul, pour obtenir qu’on lui envoyât immédiatement l’interprète Gramof. Les princesses obéirent, et un cavalier porteur de la dépêche partit aussitôt ventre à terre. Il fut arrivé en quelques instans au fort de Kourinski, et y trouva en effet le prince David, qui se disposait à partir le lendemain pour aller au-devant des montagnards. La demande de Chamyl le surprit et l’inquiéta. Il enjoignit à Gramof de partir immédiatement pour Maiour-Toup. Gramof monta à cheval. Quoique la distance fût courte, il n’atteignit