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— Voilà, répliquai-je aussitôt, une amertume qui est de trop. Elle gâte pour moi votre magnanime résolution.

Hugh se prit à sourire, et nous en restâmes là. Je suis convaincue que, sans l’inutile révélation de Blanche, je n’aurais jamais su ce qui s’était passé entre eux. Jamais depuis il ne m’en a reparlé. Il alla, comme il me l’avait annoncé, faire sa paix avec les Herbert. Ma cousine vint nous voir à son tour et nous gratifia de quelques complimens de condoléance, qui furent assez froidement reçus ; puis, sans rompre nos relations, la différence de nos habitudes et de nos façons de voir empêchèrent entre nous toute liaison plus étroite.

Quatre années se passèrent sans événemens notables. Notre vie — j’emprunte cette expression à mon mari — glissait doucement dans son étroite rainure, et il semblait probable que nous arriverions ainsi jusqu’au bout. Hugh ne nous parlait jamais de ses affaires, mais il continuait à travailler en homme qui veut et doit réussir. Sa raison avait mûri, ses vues n’avaient pas changé. J’aurais voulu le voir moins absorbé en une seule pensée, plus accessible à ces douces faiblesses qui tempèrent heureusement les âpres aspirations de la volonté ; mais rien de pareil ne se laissait entrevoir en lui. À la vérité, ni sur ce sujet, ni sur d’autres, Hugh ne se montrait communicatif. Moins que personne il avait besoin d’encouragemens ou de sympathie ; aussi le voyait-on plus souvent avec ses aînés qu’avec les hommes de son âge.


III

Il entra un jour chez moi, et sans autre exorde :

— Eh bien ! Grisell, j’ai retrouvé Alan.

Un cri de joie m’échappa ; — vingt questions se pressaient sur mes lèvres.

— L’histoire est bien simple, reprit-il. Je l’ai rencontré dans Hyde-Park cette après-midi, et nous avons causé ensemble. Il est soldat dans un régiment en garnison à Londres.

— Pauvre Alan ! m’écriai-je, émue de compassion,

— Ne le plaignez donc pas, sœur, reprit Hugh ; il a choisi le genre de vie qui lui convient le mieux. C’est un beau garçon, je vous assure. Il a passé quelques années au Cap, et il espère reprendre bientôt campagne. Ne seriez-vous pas aise de le voir ? Il est en bas, et n’a pas voulu monter avant que vous ne fussiez prévenue.

Je n’en écoutai pas davantage et descendis l’escalier quatre à quatre. Alan était sur la porte ; je l’attirai par le bras dans notre petite allée, et là, pour mieux lui témoigner ma joie, je pleurai comme une folle. Je ne sais comment Hugh avait pu reconnaître son frère. J’aurais passé une journée entière à côté de ce grand jeune homme