Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/546

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— elle allait trouver dans sa famille un tout autre accueil que par le passé.

— Cependant, lui dis-je, ce mariage dont vous m’aviez parlé…

— Ah ! répondit-elle avec quelque hésitation, il paraît que je n’étais pas bien renseignée… Le capitaine Martin avait effectivement demandé sa main avant qu’elle n’eût tout perdu… Il a cru de son devoir, même après, de renouveler sa demande ; mais il a été refusé après comme avant. Et il y a de quoi s’étonner, car le capitaine est un parfait gentleman, un homme très agréable ;… mais Laura est si capricieuse !… Hugh est bien heureux de lui avoir échappé.

Je crus devoir faire part à mon frère de tout ce que je venais d’apprendre. Il ne me répondit pas ; mais lorsque nous nous revîmes, il me pria de ne plus revenir sur un sujet qui lui était pénible. — Il eût été heureux, me dit-il, que sa femme lui dût tout ;… mais encore fallait-il que cette femme l’aimât. Laura n’ayant aucune affection pour lui, elle avait usé d’un droit légitime en lui refusant sa main. Tout mortifié qu’il en eût été d’abord, il se plaisait maintenant à reconnaître qu’elle n’avait eu aucun tort, et il l’honorait trop pour imaginer que le changement de sa fortune eût pu rien changer à la résolution que son cœur lui avait dictée. Ceci me fut dit sans la moindre amertume, et il m’eût été fort difficile de décider si mon frère gardait ou non quelque tendre souvenir à miss Rivers. Il s’était rejeté avec un redoublement d’ardeur dans le mouvement des affaires, et je ne l’entendais jamais causer avec mon mari que de trois pour cent, d’actions de la Banque, de fret, d’arrivages, si bien qu’en les écoutant tous deux, je me prenais à trembler que l’âme de mon frère, endurcie, comme tant d’autres, par l’abus des calculs et l’avidité du gain, ne devînt peu à peu inaccessible à de plus douces préoccupations. Ses spéculations, du reste, réussissaient presque toutes. Il agrandissait peu à peu, autour de Thorney, le cercle de ses acquisitions, et faisait au vieux château — - la tante Thomasine me tenait au courant — des réparations coûteuses, dont il ne me parlait jamais, sans doute pour ne pas réveiller le souvenir du temps où il m’initiait au mobile secret de tous ces embellissemens.

Blanche Herbert, attentive à ces accroissemens de fortune, s’était mis en tête de marier Hugh. Elle le raillait sur cette propriété qu’il étendait sans savoir pour qui ; elle lui représentait plus sérieusement qu’il devait songer à perpétuer son nom. Mon frère la laissait dire, et ne lui refusa même pas d’être présenté par elle à une jeune et riche veuve, qui fit, pour le captiver, tous les frais imaginables ; mais à cause de cela même il demeura parfaitement insensible, et j’en vins à penser que, si la plaie secrète n’était pas encore cicatrisée,