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pour la plupart défigurés par d’affreuses et honorables blessures [1]. Ils venaient donner à la ville en ruine l’exemple et le conseil d’une résistance désespérée. Les assiégés voyaient du haut de leurs remparts la flottille, ils pouvaient parler avec les équipages ; mais, contrariée par un vent du nord-est, l’eau refluait au lieu d’avancer, et éloignait avec elle l’espérance : les murs mêmes étaient ébranlés. L’ennemi au contraire, quoique chassé de quelques positions avancées par le débordement des eaux, se maintenait encore sur les principales digues. Leyde semblait perdu, lorsque la lune, entrant dans son plein, enfla la masse des eaux. Le vent tourna au sud-ouest. Une de ces tempêtes violentes et continues, qui, dans les temps ordinaires, causent de si vives inquiétudes pour la sûreté du pays, éclate sur les côtes. La mer, n’étant plus retenue, élargit les brèches déjà pratiquées dans les digues et se précipite sur les terres, portant devant elle l’épouvante, la désolation et le salut. Surpris et submergés, glacés d’effroi par le bruit extraordinaire de la tempête et d’une partie des murs qui s’écroulent, les Espagnols abandonnent tumultueusement leurs postes, jetant leurs canons dans l’eau. La même marée qui les emporte conduit la flottille zélandaise, chargée de provisions, jusque devant les portes de Leyde. Un combat terrible, un combat amphibie, pour nous servir de l’expression d’un historien hollandais, s’engage au milieu des branches d’arbres, en partie sur les digues, en partie dans les barques. Les marins libérateurs entrent dans la ville ; mais au milieu de la joie quel triste spectacle s’offre à leurs yeux ! Sur les deux rives du grand canal, des hommes exténués demandent des vivres à grands cris. Ils saisissent avec une avidité bestiale les pains, les harengs qu’on leur distribue, et plusieurs d’entre eux, qui avaient supporté la famine, succombent à cette nourriture [2].

Une telle délivrance parut tenir du prodige. La redoutable armée espagnole, attaquée, noyée, dispersée dans l’intérieur des terres par les eaux de la mer, que semblait conduire une main invisible, avait disparu comme celle de Pharaon, On crut voir dans cette dispersion subite une faveur directe de Dieu, qui aimait maintenant la Néerlande comme il avait autrefois aimé Israël. Les chroniqueurs racontent même qu’une jeune Hollandaise, nourrie sans doute dans les traditions de l’Ancien-Testament, Madeleine Moons, avait fait traîner

  1. Ces intrépides marins portaient des chapeaux surmontés d’une médaille d’argent en forme de croissant de lune, avec cette devise : « En dépit de la messe, plutôt Turcs que papistes. »
  2. Il y a quelques années, les étudians de l’université de Leyde célébraient encore l’anniversaire de la levée du siège par une semblable distribution de vivres aux pauvres de la ville.