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est faible chez lui, la faculté des langues tout à fait incomplète. Ces imperfections sont regrettables. Quoi qu’il en soit, et tout en nous en affligeant, nous reconnaîtrons bien volontiers que M. Bennett s’est approché de très près du type de l’humaine perfection. La moins ridicule des deux biographies est celle de M. Greeley, et des deux héros, M. Greeley est celui que nous préférons.

M. Horace Greeley est réellement un homme de talent et de mérite, et s’il a un défaut dominant, c’est d’avoir un goût beaucoup trop prononcé pour tout ce qui ressemble au talent et au mérite. Ses ennemis l’ont traité de fanatique et de lunatique. M. Greeley n’a pas été peut-être toujours exempt de fanatisme et de tendance aux chimères ; mais après tout il a toute sa vie soutenu la bonne cause. Il a combattu vigoureusement l’esclavage, et sans fléchir un instant de puis quinze ans. Universaliste en religion, il n’a jamais eu aucun de ces accès d’intolérance qui sont communs chez ses compatriotes. Quoique sa croyance l’entraîne logiquement à penser que l’homme peut opérer son salut dans toutes les communions, il n’a jamais cependant été indifférent ; il n’a jamais abandonné la défense du protestantisme, fondement de la liberté américaine. En même temps il n’a jamais hésité à reconnaître les droits des catholiques et à réclamer pour eux les bénéfices de la constitution. Il a toujours prêché contre la politique d’annexion et a combattu de toutes ses forces la dernière guerre contre le Mexique. En politique pure, il n’a jamais dévié des principes d’Henri Clay, qui était son idéal d’homme d’état. N’est-ce donc rien que d’avoir soutenu toutes ces causes, et en existe-t-il de meilleures aux États-Unis ? Mais il a encore un autre mérite, et qui le rend particulièrement intéressant à nos yeux : il a été jusqu’à un certain point l’appui, le défenseur, le vulgarisateur des idées de la petite école du Massachusetts et des modernes écrivains anglais. Carlyle et Emerson, Théodore Parker et le docteur Arnold sont devenus, grâce à lui, des noms familiers aux lecteurs de la Tribune. Il a défendu Charles Dickens contre ses compatriotes ; l’infortunée Marguerite Fuller trouva un asile auprès de lui. Son socialisme lui-même ne doit pas être jugé avec des yeux européens. Certes M Greeley s’est montré souvent bien crédule : nous l’avons vu fouriériste ; mais depuis sa polémique avec M. Raymond, son journal a été l’asile de bien d’autres rêveries. C’est par le New-York Tribune que les esprits frappeurs ont fait leur entrée dans le monde. Les prodiges des tables animées n’ont pas trouvé d’organe plus crédule. Cependant, malgré toutes ces fautes, qui ont nui à la réputation de la Tribune, nous ne saurions nous montrer sévère pour le socialisme de M. Greeley. Ce socialisme n’a pas, comme chez nous, un principe subversif, il ne se propose pas un but d’anarchie. Non, il a plutôt une tendance conservatrice bizarre, mais réelle, et il est précisément