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Savoir le dénoûment du drame pendant que les acteurs ne le soupçonnent pas, les entendre parler, les voir agir d’après des conjectures et des calculs dont nous contrôlons la justesse, mettre en cause leur prévoyance et leur perspicacité, c’est là le genre de plaisir qu’éveille à chaque instant cette correspondance, comme toute pièce historique vraiment contemporaine des faits qu’elle raconte. La condition de ce plaisir est avant tout la vérité, l’authenticité de la pièce, la certitude qu’on ne nous trompe point, qu’il n’y a pas de comédie sous jeu. Si nous étions au théâtre, ce serait autre chose, la fiction reprendrait ses droits, et la condition du plaisir serait alors d’ignorer comment finit le drame. Mais ici tout est réel, nous ne cherchons pas la surprise, nous ne voulons que nous instruire ; nous entendons des témoins, il nous faut être sûrs de leur véracité. Les mémoires historiques, même les plus sincères, ne nous offrent en ce point que d’imparfaites garanties. Ceux qui les ont écrits nous sont toujours un peu suspects. Ils se sont presque tous mis si tard à la besogne ! Avaient-ils la mémoire bien fidèle ? Les vrais motifs de leurs actions, nous les disent-ils bien ? Sans altérer les faits, observent-ils les dates ? Ne sont-ils pas souvent prophètes après coup ? Toute confession faite à loisir provoque le soupçon. Il n’y a vraiment que les correspondances, ces confessions involontaires, qui le puissent braver. On n’écrit pas des lettres pour tromper la postérité, pas même celles qu’on destine à tromper son prochain. Une lettre, c’est l’homme même pris au moment où il l’écrit ; fourbe ou sincère, il a mis au monde un témoin qui prononcera sur son compte des paroles irrécusables. Une fois sorties de votre plume, une fois lancées en d’autres mains, vos lettres sont des actes dont vous ne pouvez changer ni les termes ni la date ; elles sont comme enregistrées pour le service de l’histoire.

Supposons que ces dépêches de M. de Bordeaux, au lieu de lui survivre, se fussent égarées, et qu’il n’en restât rien, mais qu’au retour de ses ambassades, au déclin de la vie, retiré dans quelque château, il eût pris comme tant d’autres la fantaisie de dicter ses mémoires : que nous eût-il donné en échange de ce vivant tableau où se reflètent comme dans un miroir la confusion, l’agitation, les contradictions de cette époque ? Des renseignemens très précieux sans doute, et, nous l’admettons, très sincères, mais rien de ce qui fait pour nous le véritable prix de sa correspondance. Sans être homme à se draper, sans vouloir s’attribuer une pénétration extraordinaire, jamais pourtant il n’aurait laissé voir à quel point, pendant ces deux années, il avait, comme tant d’autres, comme tout le monde à Londres et en Europe, été dupe des apparences. Comment dire à son secrétaire, comment s’avouer à lui-même qu’il avait cru