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passions ni principes, les ennemis de la royauté pouvaient encore longtemps prolonger son exil. Ils étaient maîtres du pays, ils inspiraient l’effroi, ils avaient dans leur main la force militaire ; leur triomphe était assuré, à la seule condition, heureusement impossible, à la condition de s’entendre. Ce mannequin de protecteur, malgré son impuissance, suffisait à les faire durer, s’ils avaient consenti à le laisser durer lui-même. En ne l’attaquant pas, en ménageant sa faiblesse, c’était leur pouvoir qu’ils fondaient, et le pays, malgré son royalisme silencieux et engourdi, les eût subis peut-être quelques années encore. Mais les chimères républicaines les possédaient trop violemment ; il leur restait encore trop d’ardeur de sectaire pour calculer ainsi froidement, sagement, et sacrifier leurs fantaisies aux intérêts de la révolution. Cromwell n’était plus là pour lancer sur eux ses soldats et pour les envoyer à la Tour. Si petit qu’il fût, son fils leur portait ombrage ; ils ne pouvaient résister au plaisir de secouer cet arbre sans racines, et de se venger sur lui du vieux chêne qui les avait bravés. Pour un peuple opprimé, c’est déjà presque un bonheur que des oppresseurs qui conservent des passions et des principes : là du moins les révolutions finissent de la main des révolutionnaires.

Une fois que les républicains renonçaient à s’entendre avec les cromwelliens, une fois que Richard, leur sauvegarde, était par eux mis à néant, les affaires de la royauté avaient fait un grand pas. Elle n’avait plus en face d’elle que la pure république ; sa plus dangereuse ennemie, la fausse monarchie, rentrait dans l’ombre : c’était cause gagnée. Le rétablissement des Stuarts commençait à sembler nécessaire, même aux moins clairvoyans ; mais quand ? comment ? et à quel prix ? Ces trois grandes questions restaient toujours obscures.

Sur la première, on pouvait différer : les optimistes parlaient d’un ou deux ans, les raisonnables prenaient de plus longs termes, chacun réglait le temps à sa manière. Sur le reste, il n’y avait qu’un avis : personne ne rêvait une victoire sans combat, une restauration sans sacrifices. On savait que pour toucher le port il faudrait affronter des tempêtes, qu’avant de réduire à merci l’obstination républicaine, on passerait par des épreuves probablement sanglantes. Ce qu’on savait aussi, ce qui ne faisait pas question, c’est qu’en rentrant sur le sol d’Angleterre, la monarchie paierait rançon, non pas rançon d’argent, elle était à l’aumône, mais rançon de pouvoir, de prestige et d’autorité. Les plus fiers cavaliers se résignaient, eux-mêmes à voir le roi subir cette contrainte et traiter de sa couronne avec de prétendus amis, royalistes de fraîche date, d’une sincérité douteuse, d’un dévouement conditionnel, avec les presbytériens. Pouvait-t-on se passer de leur intermédiaire ? Qui l’eût osé penser à