Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/724

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nous prîmes l’un et l’autre pour du bœuf. Les régions arctiques sont plus habitées qu’on ne le croirait d’abord quand on envisage seulement les rochers nus ou recouverts d’une morne végétation, la longueur des nuits d’hiver et les mers où le soleil ne brille en quelque sorte pendant l’été que pour éclairer la glace. Cependant cette vie du Nord est froide et incolore. Les animaux se confondent avec le linceul de neige qui recouvre toute la nature. Les renards eux-mêmes sont blancs. L’équipage s’amusa bien un jour de la mésaventure d’un de ces carnassiers qui avait voulu s’emparer d’un phoque endormi à l’extrémité d’un champ de glace. Le renard s’avança à pas légers le long du bord, puis sauta sur le phoque, qui, réveillé à temps, échappa en se jetant à la mer. La glace en cet endroit était extrêmement fragile, et le fragment sur lequel se trouvait alors le renard se détacha. Nous le vîmes nager avec vitesse dans la direction du vent. Jamais renard pris au piège ne fit une plus triste figure que celle de notre animal rusé sur son radeau de glace, qui, après une longue et fastidieuse navigation, fondit sans doute, laissant ainsi le pauvre renard affamé à la merci des eaux.

Il me reste à vous parler de la vie des marins au milieu de ces climats uniformes où c’est toujours l’hiver. Les mœurs des baleiniers ressemblent aux mœurs des autres pêcheurs que vous connaissez déjà, seulement elles sont plus accentuées. La vue des glaces développe le sentiment religieux. Au milieu des régions inclémentes du pôle arctique, on n’en admire que plus la main de la Providence, qui nourrit les oiseaux sur les rochers du Spitzberg, qui féconde le brin de mousse et qui verse sur l’homme, étranger à de telles contrées, un pâle rayon de soleil. Le cœur humain est ainsi fait : c’est dans la privation et la misère qu’il éprouve le plus le sentiment de la reconnaissance. Le dimanche, le chant des psaumes retentissait sur le pont du navire. Il était difficile de se défendre de quelque émotion quand nos marins célébraient avec leur rude voix les louanges de celui « qui répand la neige comme de la laine, et qui verse le brouillard comme de la cendre. » La poésie de la Bible, comparée alors avec la poésie de la nature, avec les sublimes horreurs que nous avions devant les yeux, avec la majesté des glaces solidement assises sur l’abîme, avait une sauvage grandeur, qu’elle n’atteint même pas dans nos vieilles églises. Nos braves marins hollandais partageaient ainsi la joie des anciens navigateurs Barendz, Heemskerk et Ryp la première fois qu’ils apprirent le nom de Dieu aux farouches rochers du Groenland. Un autre sentiment s’associait dans