Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/744

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passer la pluie et surtout les rayons d’un soleil brûlant. Ce n’étaient pas les habitans qui manquaient dans mon réduit : les chauves-souris, les rats, les araignées, les mosquitos, les scorpions, les insectes de toute espèce y vivaient et y grillaient avec moi. Tout près de la maison coulait un ruisseau d’eau claire où les femmes lavaient le linge et se baignaient publiquement : ma fenêtre avait vue sur leurs ébats ; aussi étais-je obligé de la tenir toujours fermée pendant le jour. Je ne pouvais me promener par la ville à cause de la chaleur, ni au dehors à cause des Indiens. Le curé espagnol me racontait que pendant bien longtemps il n’avait pu conduire un mort au cimetière, qui n’est qu’à une portée de pistolet de la cure, sans se faire escorter d’une troupe armée. Ainsi j’étais confiné dans mon galetas, languissant d’ennui, étouffant, ne pouvant travailler. Le manque d’air, de mouvement et de distraction me donna une maladie singulière : je m’évanouissais une ou deux fois par jour, si soudainement que je ne pouvais appeler personne à mon secours, et ces évanouissemens étaient longs. Ma tristesse devint telle que je formai la folle résolution de retourner à Galveston à pied, sans argent, quand l’évêque arriva et me dit de me tenir prêt pour mes examens et mon ordination. J’hésitai d’abord ; je n’osais encore m’engager par un vœu irrévocable dans l’exercice du sacerdoce, au milieu de populations vicieuses dont j’ignorais la langue et les usages, sous un ciel d’airain, parmi des périls de tout genre, et cela à vingt-trois ans, à l’âge où les passions ont le plus d’empire. Je fus effrayé des solennels engagemens que j’allais prendre, et je doutais de ma force, implorant Dieu pour qu’il m’inspirât. L’abbé Dubuis arriva en ce moment ; il releva et excita mon courage ; il me montra ces pauvres populations qui avaient tant besoin des prêtres. Il me promit de m’associer à ses travaux et à son dévouement. « On souffre beaucoup en mission, me disait-il, des difficultés de la vie, de l’ingratitude des uns, de l’indifférence de tous ; mais on se sent récompensé au centuple quand on a donné à quelques pauvres gens un peu de consolation sur la terre et une couronne dans le ciel : ils nous le rendent par le bonheur que nous éprouvons à les soulager. » Je n’hésitai plus, et je fus ordonné prêtre. Je pensai aux jeunes ecclésiastiques de l’Europe, entourés ce jour-là de leurs parens, de leurs amis, qui les exhortent et les encouragent par leur émotion même. Pour moi, j’étais séparé de tout ce qui m’était cher au monde, j’étais seul ; je voyais s’ouvrir une vie d’isolement et de misères perpétuelles, et je trouvai le calice amer. Jamais la religion n’eut plus besoin de me faire sentir ses salutaires conseils et ses ordres divins qu’en ce jour où je faisais le sacrifice de ma vie.