Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/747

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Je baptisai un enfant : après la cérémonie, le père me demanda combien il me devait ; lorsque j’eus compris, je tâchai de lui faire comprendre à mon tour que nous n’avions pas de casuel fixe et qu’il pouvait donner ce qu’il voulait : il me donna un coup de chapeau. Je me pris à rire de ce début peu lucratif, tout en réfléchissant qu’à ce train-là il ne fallait pas grand temps pour mourir de misère. Un autre jour, une vieille femme m’apporta une pièce de dix sous : « Tenez, monsieur le curé, dites là-dessus autant de messes que vous pourrez. — Gardez votre pièce, dis-je en riante et je dirai demain une messe pour vous. » Elle s’en alla joyeuse avec ses dix sous. À ce compte, il m’était facile de procurer de temps en temps à mes paroissiens un instant de bonheur ; mais je ne voulais pas leur donner à croire que nous pouvions vivre sans aucune rétribution, et je résolus, pour sauver mon estomac et l’avenir de la mission, de n’être généreux que dans les cas où la pitié m’en ferait un devoir. Je n’eus pas à me plaindre des habitans, qui paraissaient accorder à ma grande jeunesse quelque intérêt et quelque sympathie. Parfois on me faisait cadeau d’un peu de légumes et d’un peu de viande fraîche, ce qui pour moi était une grande joie, car c’étaient des mets exquis, comparés au chevreuil séché et même à la salade.

L’abbé Dubuis arriva enfin. Qui pourrait dire la joie qu’éprouve un missionnaire condamné à l’isolement, obligé sans cesse de concentrer en lui-même ses sentimens et ses idées, séparé de ses ouailles par l’impossibilité de parler leur langue, quand il trouve un cœur ami et peut épancher librement dans son sein ce qu’il pense et ce qu’il ressent ? Et si l’ami est un confrère et un compatriote, la douceur des causeries fait passer les heures comme des rêves charmans, légers et fugitifs. Le feu s’éteignait, l’aube blanchissait la prairie, et nous parlions encore de nos aventures, des missions, de nos amis, de nos parens, et surtout de la France.

Mon excellent collègue resta quelques mois à Castroville. Il prenait sur lui la plus forte part du fardeau. La population s’améliorait ; je faisais des progrès en allemand ; les cadeaux étaient moins rares, la nourriture plus supportable ; il nous arrivait quelquefois d’avoir le nécessaire. Ma principale richesse était une collection de minéraux et d’animaux curieux : on y voyait un centipède d’une longueur de onze pouces, une chenille de treize pouces de long sur deux de circonférence. Quant aux serpens, rien n’y manquait, ni quantité ni variété. Il n’était pas difficile d’en choisir : on marchait dessus, on en écrasait quelquefois sans y faire attention. C’étaient les porcs, les chats et même les poules qui étaient chargés de les détruire ; ils leur sautaient prestement sur la tête et les mangeaient sans en être incommodés, exemple qui ne fut pas perdu pour nous.