Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/749

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jamais été pour moi un plaisir ; mais la nécessité ne consultait pas mes goûts. Un jeudi que notre trésor s’élevait jusqu’à la somme de cinquante sous et que nos écoliers avaient congé, j’achetai des munitions et partis avec un jeune Français, M. Charles M…, chasseur passionné, à la recherche de quelque dinde sauvage, sur les rives pittoresques de la Médina. Les broussailles battues avec constance ensanglantèrent nos mains, mais ne laissèrent pas sortir de dinde. Mon compagnon se tourna alors vers des volées de perdrix qui passaient à chaque instant devant nous ; moi, je continuai à descendre le bord de la rivière, m’avançant avec précaution de peur de marcher sur des serpens à sonnettes ou sur des congos, serpens noirs horribles et dangereux, très nombreux près des cours d’eau. J’arrivai enfin vers un coude où l’eau dormait profonde et calme à l’ombre de gigantesques pacaniers. Le soleil brillait à travers les feuilles et dorait les nénuphars de toutes couleurs qui formaient le cadre de ce miroir éclatant. Oubliant la chasse, j’admirais cette aimable retraite, quand je vis les feuilles de nénuphar s’agiter, un certain nombre descendre dans l’eau et tracer par leur disparition comme un sentier. Je me dis qu’un gros poisson se promenait sans doute dans ce jardin aquatique, et presque aussitôt je vis poindre le dos osseux et brun d’un crocodile. En général, quand je vois un danger, même imaginaire, ma première pensée est de l’éviter ; mais s’il y a quelque utilité à l’affronter, mon second mouvement me ramène. Je résolus de tuer cet amphibie pour augmenter nos provisions de bouche. Je n’avais que des chevrotines ; j’en mis le plus possible dans mon fusil, souhaitant de tout mon cœur que l’animal me présentât un côté de la tête. J’avais épaulé et j’attendais. Soit hasard malencontreux, soit que mon crocodile se doutât du danger, il ne présentait sa tête que de front. Enfin il se tourne, le coup part, il disparaît sous l’eau. L’ai-je manqué ? Non. Quelque chose vient à la surface, c’est le ventre du crocodile. J’étais bien fier, je sautais de joie, cet animal est si laid que je n’eus pas le moindre mouvement de pitié. J’appelai de toutes mes forces mon compagnon, qui pestait contre mon coup de feu, car il avait fait fuir des perdrix qu’il visait. Croyant à un accident, il accourut en toute hâte, et partagea mon contentement à la vue de l’énorme gibier flottant comme une masse de bois. Nous n’étions pas au bout ; il fallait le prendre. La rivière, en sortant du bassin, se rétrécissait et courait très vite. Notre grosse proie descendait très lentement ; mais si elle atteignait cet endroit, elle était perdue pour nous. Le bassin était profond ; nous ne pouvions nous y jeter, ne sachant pas nager ; au point où le courant commençait, la profondeur n’était pas grande, mais nous pouvions être entraînés. Fort indécis et déjà inquiets, nous suivions avec angoissé la marche du crocodile ;