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extrême. Un jour, l’abbé Dubuis pensa manquer d’un vêtement indispensable ; il se fit un pantalon avec une jupe de coton bleu qu’un veuf lui donna pour payer l’enterrement de sa femme. Pendant quelque temps, nous n’avions à nous deux qu’une soutane : quand l’un disait la messe, l’autre se promenait en manche de chemise. Le desservant de Brazoria était vêtu d’un pantalon bleu et large, d’un paletot-sac, d’un chapeau dont la couleur et la forme défiaient toute description ; une espèce de baignoire lui servait de lit pour dormir, d’autel pour dire la messe et de tablé pour manger.


III. – LES EXCURSIONS. – LES CAMPS AMERICAINS. – LE CHOLERA.

Cependant, si quelqu’un a besoin d’un régime au moins suffisant, c’est le missionnaire. Obligé de supporter des fatigues perpétuelles, il ne reste pas paisiblement dans sa résidence, s’occupant, sans changer de place, de ses paroissiens groupés autour de lui. À chaque instant, nous partions pour aller dans les diverses colonies confiées à nos soins, qui se trouvaient disséminées sur une immense étendue. Nous ne pouvions voyager qu’à cheval ou quelquefois dans une mauvaise charrette. Quelquefois aussi la route était incertaine ; il fallait, pour ne pas s’égarer, faire toutes les petites remarques qui peuvent guider un voyageur expérimenté, étudier tous les signes, l’écorce des arbres, dont les nuances indiquent le nord ou le sud, les branches et le feuillage, dont la direction indique le côté des vents réguliers, les pas des animaux, les traces d’hommes ou de roues, quand on en trouve.

Ma première excursion fut à la colonie de Dahnis, à l’ouest de Castroville. Un Alsacien, qui avait servi en Afrique, m’offrit de m’y conduire sur sa charrette, traînée par des bœufs. C’était pendant l’hiver, saison très courte, mais très rigoureuse, surtout par le vent du nord, qui apporte des Montagnes-Rocheuses un froid pénétrant et glacial. Il faisait de plus, ce qui est rare, un brouillard épais, et à peine engagés dans un chaparal très fourré, il nous fut impossible de voir devant nous ; force fut de camper en plein taillis. C’était la première fois que je passais la nuit à la belle étoile, et je crus un instant que ce serait la dernière. Mon compagnon détela les bœufs ; pour moi, je cassai des branches de mesquite et entassai des arbres secs pour faire un bon feu, opération qui n’était pas trop facile, car l’obscurité était si profonde, que je ne pouvais m’éloigner d’un pas sans risquer de me perdre. Mon Alsacien vint m’aider ; nous fîmes une assez forte provision, qu’il fallut pourtant ménager, car la nuit était longue ; puis, étendus à terre, enveloppés de couvertures, les pieds tournés vers la flamme, nous prîmes du