Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/760

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heures du matin. — Un des deux voyageurs lui proposa de monter en croupe derrière lui ; l’abbé accepta, et en échange leur offrit l’hospitalité de notre cabane. C’était un vrai service, car il n’y avait pas d’auberge à Castroville, et la nuit personne ne leur eût ouvert. Ces voyageurs étaient des Allemands de la secte de Ronge, qui venaient acheter des bœufs pour voiturer leur bagage jusqu’en Californie. Il était deux heures du matin quand nous fûmes réveillés, Charles et moi, par l’abbé et ses deux compagnons. Nous fîmes un grand feu pour les sécher. Au jour, un des deux Allemands sortit, l’autre resta blotti contre le feu : il était taciturne et paraissait gêné ; ses yeux étaient hagards. Après déjeuner, il sortit avec Charles ; il revint bientôt soutenu par celui-ci et un autre homme ; ses joues étaient creuses, ses yeux noirs et vitreux, son regard vague et fixe : il avait le choléra. Je le mis sur un lit et courus chercher le docteur. — Souffrez-vous ? demanda le médecin en arrivant. — Non, répondit le malade pendant qu’une sueur froide perlait sur tout son corps. — C’est un homme mort, me dit tout bas le docteur ; je vais ordonner quelques potions, vous ferez des frictions, mais tout sera inutile. — Nous fîmes prévenir son ami, qui ne vint pas. L’abbé, Charles et moi, nous nous succédions pour le soigner et le veiller à tour de rôle, chacun pendant trois heures. Le soir il demandait souvent l’heure et prononçait à part lui des mots entrecoupés et inintelligibles ; à minuit, il expira. La nuit était noire et la pluie tombait abondamment ; le cadavre répandait une odeur fétide et insupportable ; en vain faisions-nous brûler de la poudre, du sucre et du papier ; nous ne pouvions y tenir. Alors nous le transportâmes dans l’école et le couchâmes dans une grande caisse pour attendre le matin ; puis, malgré l’infection de l’air, nous nous endormîmes brisés par la fatigue et les longues insomnies. Au matin, le corps fut enlevé ; mais tous les trois nous étions indisposés, les maux de tête et d’estomac, les nausées et les crampes ne pouvaient nous laisser de doute sur la nature du mal. Le médecin demeurait trop loin pour que ses secours n’arrivassent pas trop tard, et nous résolûmes de nous traiter nous-mêmes. Un verre de table fut rempli d’alcool camphré, de laudanum, de poivre en grain et d’eau de Cologne ; ce mélange violent fut passé à travers un linge, puis divisé en trois parties égales ; chacun but. Je croyais avoir avalé des charbons ardens ; tout mon corps était en feu ; une transpiration considérable nous mouilla brusquement, puis le sommeil s’empara de nous et nous tint sans mouvement pendant vingt-quatre heures. Au réveil, nous étions pâles, faibles, avec un visage plus vieux de dix ans, mais nous étions soulagés et remis. Une nouvelle médecine acheva la guérison, et le lendemain chacun reprit ses occupations accoutumées,

Dieu merci, le choléra nous quitta. Cet horrible fléau nous rendit