Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/766

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confiance en nous-mêmes et en Dieu. Notre chapelle, on le sait, était trop petite, et si misérable qu’elle ne nous défendait ni contre la pluie, ni contre le soleil, ni contre les serpens : nous résolûmes de bâtir une église. Je fis un plan, un dessin, des calculs minutieux et complets. L’ambition de nos colons fut éveillée par nos explications, mais ils ne pouvaient guère prêter que leurs bras et fournir quelques matériaux ; les plus aisés promirent d’ajouter quelque argent. Toutes choses évaluées, et la main-d’œuvre étant gratuite, nous reconnûmes qu’il nous faudrait au moins 4,000 francs. Je pris le parti de les chercher, dussé-je courir tous les États-Unis.

Je songeai aux familles créoles de la Louisiane et à quelques personnes que j’y connaissais. Je comptais faire quelque sensation, apportant des nouvelles fraîches et authentiques d’un pays dont on racontait tant de choses singulières, et j’espérais que l’intérêt excité par mes récits se traduirait en argent. Mon ami Charles, qui voulait établir un magasin à Castroville, comptait se rendre à la Nouvelle-Orléans pour faire des achats ; c’était une compagnie qui devait adoucir singulièrement les premières rigueurs de la vie que j’allais mener. Nous devions voyager à cheval, à travers de vastes prairies inhabitées sans boussole et sans guide, risquant de nous égarer, et cette crainte n’était pas chimérique. Un prêtre s’était perdu dans les environs de Castroville, et l’on n’avait pu rien savoir sur son sort ; à chaque instant, un colon, restait dans les bois, où il était allé cueillir des pacanes ou chercher ses bestiaux, et longtemps après on retrouvait un squelette blanc assis au pied d’un arbre, un sac de pacanes à, ses côtés ; le pauvre égaré, exténué de soif et de fatigue, s’était reposé là, et la mort l’avait pris. Nous pouvions encore être scalpés par les Indiens. Nous n’avions guère à compter sur le gibier, et il fallait transporter de grosses provisions ; nous n’étions pas sûrs de trouver de l’eau tous les jours, et je me munis d’un morceau de sel citrique pour nous frotter la langue quand la soif deviendrait insupportable. J’allais goûter les aventures plus ou moins poétiques de la vie nomade, de la vie de campement.

De nos deux chevaux, l’un nous fut prêté, l’autre vendu 22 piastres (environ 115 francs) ; le mien avait appartenu à un Comanche, ainsi que le prouvaient ses oreilles coupées en forme de V ; il était très fougueux. Au commencement de juin 1849, un soir, nous dîmes adieu à l’abbé Dubuis et partîmes, Charles, gai comme d’habitude, moi attentif aux caprices de mon indocile monture. Nous allâmes camper dans le chaparal de la Leona. Les chevaux furent dessellés et attachés à des arbres autour desquels croissait une herbe abondante ; les selles nous servirent d’oreillers, et installés près des arbres pour être moins exposés aux tarentules et aux scorpions, nous nous étendîmes sur l’herbe.