Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/767

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La nuit était fort belle, ce beau ciel des tropiques faisait descendre de ses millions d’étoiles, une lumière pâle et douce ; aucun nuage ne grisonnait sur ce dôme immense, d’un bleu pur et foncé, parsemé de paillettes d’or ; une brise légère, apportant la fraîcheur, courait dans le feuillage et nous berçait de ses murmures. J’avais lu dans un poète moderne qu’il était beau de dormir au sein d’une nuit tropicale, dans un air tiède et embaumé, avec un tapis de verdure pour matelas, un firmament étoile pour ciel-de-lit, plongé dans l’enivrement d’une admirable nature et dans la molle splendeur des rêves brillans. Certainement l’air était doux, la nuit majestueuse, le ciel profond et scintillant ; mais c’est le tapis qui était dur ! Les cailloux n’y manquaient pas, et l’herbe ne les recouvrait pas d’une couche si épaisse que les aspérités ne fissent sentir leurs pointes. Je restai forcément très éveillé, mais les insectes étaient encore plus éveillés que moi ; ils m’avaient pris pour théâtre de leurs ébats nocturnes ; ils découvraient de tous côtés des passages pour s’introduire sous mes habits, et, de joie d’y être parvenus, ils me piquaient horriblement, allaient, venaient, couraient, s’arrêtaient pour me piquer encore. D’autres bêtes plus grosses rôdaient aux alentours ; les coyotes aboyaient, les loups hurlaient, les panthères et les chats-tigres miaulaient. Je savais que ces animaux n’attaquent l’homme qu’affamés, et qu’en général ils en ont peur ; mais j’avais beau rassembler dans ma mémoire tous les exemples et toutes lies preuves de leur innocence, ces preuves, quelque rassurantes qu’elles fussent, ne me rassuraient pas, et n’empêchaient pas mon cœur de battre plus vite. Afin que rien ne manquât, la rosée de la nuit me refroidit, et, comme nous n’avions pas allumé de feu de crainte d’attirer les Indiens, l’humidité me gagna, et j’eus des frissons continuels. J’en conclus que le poète qui vantait les délices d’une nuit pareille y rêvait dans un fauteuil et dormait dans un bon lit.

Nous nous levâmes avant l’aube ; il n’y avait pas grand mérite cette fois-là à être matinal. Nous nous dirigions vers Lavacca, au sud, d’où un bateau à vapeur devait nous transporter à Galveston. Il n’était pas dix heures que la chaleur, déjà accablante, nous força de nous arrêter sous un ombrage épais ; je lus mon bréviaire, et Charles pour s’occuper alluma un grand feu : ce feu était loin de nous être nécessaire ; mais un beau feu dans les solitudes réjouit tellement le cœur du voyageur, qu’il se donne sans raison ce plaisir innocent. Nous prîmes un repas qui n’était pas plus un déjeûner qu’un dîner et qui fut très frugal, car la chaleur, à défaut même de la tempérance, rend sobre. Après le repas, les pipes s’allumèrent, et en regardant la fumée se dissiper dans les airs en légers nuages, nous songeâmes au passé, aux premières années de notre enfance, écoulées sous les yeux d’une tendre mère, près de la vieille église : doux