Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/785

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En dépit de ces dix piastres inespérées, à mesure que le monument s’élevait, notre bourse diminuait dans la même proportion. L’abbé et moi, nous étions forcés par économie de travailler sans ouvriers, et nous fîmes seuls la plus grande partie du toit. Quand nous ne pouvions nous passer d’un manœuvre, nous le payions souvent avec un de nos habits, une de nos paires de souliers, un de nos pantalons ou une de nos chemises. J’avais un cheval de peu de valeur : je le vendis, et l’argent paya quelques journées d’ouvriers. Nous parvînmes ainsi à achever notre église sans faire de dettes, ce qui est presque un miracle aux États-Unis, où les souscriptions charitables sont aussi mal couvertes que nombreuses. Pour cacher les soliveaux du toit, je les tapissai de manta, coton écru très fort, et je peignis dessus des rosaces gothiques dont l’effet était superbe. Pour comble de bonheur, nous trouvâmes plus tard à Galveston des vitraux représentant l’histoire de saint Louis et des portraits de quelques princes de la maison de Bourbon. Ils s’adaptaient merveilleusement aux dimensions de nos fenêtres, et comme notre église était dédiée à saint Louis, il était impossible de faire une rencontre plus heureuse.

Enfin, le jour de Pâques 1850, notre église parut dans tout son éclat, entièrement achevée, et la messe y fut célébrée solennellement. Ce fut un événement dans tout le pays. Cette église nous avait coûté environ 3,300 francs, et elle en valait certainement plus de 40,000. Aussi, à San-Antonio comme à Castroville, cette modique somme étonna tout le monde : on venait voir l’église, et on ne comprenait pas que pour ce prix elle fût si grande et si belle.

Ce succès dépassait toute espérance, mais il avait usé tout ce qui nous restait de forces. Les voyages continuels, les fatigues, les privations de toute sorte, la misère, avaient profondément altéré notre santé ; la construction de l’église acheva de la ruiner. Nous crachions le sang : mon confrère, plus âgé, plus aguerri, plus robuste que moi, pouvait encore faire sa besogne ; mais j’étais tourmenté par une toux continuelle et par des rhumatismes, je ne pouvais rester cinq minutes à genoux sans défaillir, et des spasmes nerveux, revenant sans cesse, m’empêchaient de célébrer le saint sacrifice. Alors, pour ne pas tomber dans des langueurs incurables et traîner inutilement un corps embarrassant comme le pauvre abbé Chanrion, nous résolûmes tous deux de retourner en France pour demander au sol natal le repos et y retrouver la santé perdue. Ce n’était pas fort aisé, car nous étions sans argent ; mais nous savions y suppléer, et après tout, sans argent, un voyage n’est pas plus impraticable que la construction d’une église. Il ne restait qu’à obtenir le consentement de notre évêque, et nous croyions pouvoir y compter. Le départ fut fixé dans