Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/787

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touffus qui la paraient et l’embaumaient, je pleurai et je songeai que mes mains n’y répandraient plus leurs soins assidus, ni ma bouche ses meilleures prières. Je ne quittai pas sans la regretter cette nature vigoureuse, luxuriante et torride au sein de laquelle j’avais traversé des scènes, des épisodes, des émotions et des sentimens si divers, si rapides, si nombreux, que chaque année me semblait avoir eu la durée d’un siècle, tant mes jours, mes heures, mes minutes avaient été remplis. Je dis même adieu aux animaux domestiques qui avaient vécu près de moi, à ces honnêtes compagnons de la vie quotidienne ; j’embrassai tout ce qui m’entourait dans un regard suprême, où je mis tout mon cœur ; puis je montai à cheval, allant lentement, m’arrêtant à chaque endroit où je rencontrais le souvenir d’une action, d’une chose, d’une pensée. Je traversai une dernière fois cette petite rivière de la Médina, gracieuse, pleine de caprices et de détours, coulant tantôt impétueusement et avec fracas sur un lit de rochers, tantôt nonchalamment et silencieusement sous un dôme de verdure. Je saluai encore ces vastes prairies et les chevreuils qui y prenaient leurs ébats ; je crois que ; je regrettais même les serpens à sonnettes qui m’avaient si souvent effrayé. J’étais devenu un véritable enfant des solitudes et des bois ; j’avais pris dans le nouveau-Monde des habitudes de vie nomade ; je n’étais plus l’homme de la société européenne, et la France m’allait apparaître comme un pays trop civilisé, trop prosaïque, trop contraire à mes goûts un peu sauvages. Pourtant mon cœur battait avec violence quand je songeais à mon pays, à ma famille, à mes amis.

L’abbé Dubuis vint au bout de quelques jours me rejoindre à San-Antonio, non sans avoir couru encore un danger. Un maçon de Castroville avait demandé en mariage une jeune fille qu’on lui avait refusée par la simple raison qu’elle était promise et fiancée à un autre. Il déclara à l’abbé que s’il célébrait le mariage de la jeune personne avec son rival, il nous tuerait, lui et moi. L’abbé eut beau lui faire remarquer que nous n’avions pas à régler les affaires de cœur, que nous ne pouvions pas refuser notre ministère à ceux qui le demandaient et qui n’en étaient pas indignes. Ce maçon ne voulut rien entendre. Le mariage se fit pourtant, et le lendemain matin l’abbé Dubuis partit pour San-Antonio, escorté par quelques colons armés. Au gué de la Médina, il vit sur l’autre rive le maçon armé aussi jusqu’aux dents, prêt à faire feu sur le premier qui avancerait. Pour éviter un accident, il résolut avec ses compagnons de traverser la rivière sur un autre point. Le maçon, comprenant la manœuvre, cou rut au galop vers un endroit de la route où l’abbé était obligé de passer. Les colons voulaient accompagner l’abbé jusqu’à San-Antonio ; mais au bout de quinze railles l’abbé les congédia, jugeant leur