Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/834

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l’amour enfin ne protestaient incessamment contre la réalité et les artifices de la raison, il y a longtemps que le monde ne serait plus qu’une caverne de voleurs. Parlez, Beata, secouez le joug des vains préjugés, suivez les conseils du cœur, qui ne trompe jamais, et laissez-vous entraîner par l’amour, le souverain maître de la vie et de la mort, qui seul peut nous ouvrir le royaume des rêves enchantés et des divines chimères !

Beata écoutait ce langage, séduisant comme une musique lointaine, qui, sans rien lui dire de précis, la remplissait d’un trouble délicieux. Ce mélange d’imagination et de sentiment, d’exaltation juvénile et de subtilités, d’erreurs involontaires et de vérités morales de l’ordre le plus élevé, qui caractérisait l’esprit du chevalier Sarti, charmait la gentildonna et endormait sa vigilance sans pourtant la convaincre entièrement. Plongée dans une sorte de béatitude et comme transfigurée par l’espérance, Beata resta immobile dans la même position et sans proférer un mot. Lorenzo, se penchant alors vers son oreille, écartant les deux mains dont elle se couvrait le visage, lui dit, en lui montrant la lune resplendissante, au milieu d’un cortège d’étoiles qui semblaient lui sourire : — Regardez, Beata, ce globe magnifique qui projette sur nous sa clarté propice, ces étoiles qui remplissent l’immensité des cieux, et dont l’esprit humain n’a pu encore ni fixer le nombre ni comprendre l’utilité, ces astres qui s’échelonnent dans l’espace, comme les cordes d’une lyre, depuis Saturne jusqu’à celui qu’on nomme Mercure, qui semble former la note la plus élevée de l’harmonie des sphères ; ces pléiades enfin qui servent de point de mire au navigateur sur la vaste solitude des mers, et que le berger contemple avec joie depuis des siècles infinis… Eh bien ! je m’imagine que ce sont là des groupes d’âmes bienheureuses qui, purifiées par l’amour, ont été admises dans les célestes demeures ! La légende de Silvio et de Nisbé, qui a charmé mon enfance ; celle de la princesse Lesbina, que nous avons vu jouer ensemble au théâtre San-Samuel ; ces contes merveilleux et ces fictions de l’âge d’or, dont tous les peuples de la terre nous ont transmis le souvenir, ne seraient-ils pas des pressentimens d’une vérité sublime, que l’homme doit constater un jour par les efforts de son génie ? Ah ! tout le prouve, — la poésie et l’histoire, les religions et la philosophie, — l’amour, qui nous ouvre les portes de la vie, est aussi le dernier terme de notre destinée. Beata, muse, ange chéri de mon cœur, ne repoussez pas mes vœux et prononcez le mot suprême de l’existence ! Qu’en s’échappant de vos lèvres comme un rayon de lumière éthérée, il soit pour nous l’aurore d’un jour sans nuages et d’éternelles félicités. Venez, partons, ne laissons point écouler l’heure bénie, et que votre âme se confie à l’amour !