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Et que l’on ne confonde point ici l’expression avec le mot. Les mots, autrement dit les élémens qui entrent dans l’expression primordiale, sont courts, généralement monosyllabiques, formés presque tous de voyelles brèves et de consonnes simples ; mais ces mots disparaissent dans l’expression où ils entrent, on ne les saisit pas plus que dans le vert l’œil ne saisit le bleu et le jaune. Les mots composans sont tellement pressés, imbriqués, pour parler comme les botanistes, que l’on dirait, suivant la comparaison de Jacques Grimm, les brins d’herbe d’un gazon. Et ce qui a lieu pour la composition des expressions se passe aussi pour la prononciation des mots, qui s’y rattache si étroitement : même simplicité dans les sons, parce que l’expression doit cependant laisser saisir toutes les parties de son organisme. « Aucune langue primitive, écrit Jacques Grimm dans son Mémoire sur l’origine du langage, n’a de redoublement de consonne. Ce redoublement naît seulement de l’assimilation graduelle de consonnes différentes. » A la seconde époque apparaissent les diphthongues et les brisemens, tandis que la troisième est caractérisée par des adoucissemens et d’autres altérations dans les voyelles.

C’est le sanskrit surtout qui a mis en évidence ces lois curieuses de la transformation graduelle des langues. Le sanskrit, avec son admirable richesse de formes grammaticales, ses huit cas, ses six modes, ses désinences nombreuses et ses formes variées énonçant à côté de l’idée principale une foule de notions accessoires, était éminemment propre à l’étude de la croissance et de la décroissance d’une langue. Au début, dans le Rig-Véda, la langue apparaît avec ce caractère synthétique, ces inversions constantes, ces expressions complexes que je signalais tout à l’heure comme les conditions de l’exercice primordial de la pensée. Vient ensuite le sanskrit des grandes épopées de l’Inde ; la langue a gagné alors plus de souplesse, tout en conservant cependant la raideur de ses premiers procédés. Bientôt l’édifice grammatical se décompose : le pâli, qui correspond à son premier âge d’altération, est empreint d’un remarquable esprit d’analyse. « Les lois qui ont présidé à la formation de cette langue, dit Eugène Burnouf, sont celles dont on retrouve l’application dans d’autres idiomes, à des époques et dans des contrées très diverses ; ces lois sont générales parce qu’elles sont nécessaires. Que l’on compare en effet au latin les langues qui en sont dérivées, aux anciens dialectes teutoniques les langues de la même origine, au grec ancien le grec moderne, au sanskrit les nombreux dialectes populaires de l’Inde : on verra se développer les mêmes principes, s’appliquer les mêmes lois. Les inflexions organiques des langues mères subsistent en partie, mais dans un état évident d’altération. Plus généralement elles disparaissent et sont remplacées, les cas par des particules, les temps par des verbes auxiliaires. Ces procédés varient d’une langue à l’autre, mais le principe demeure le même ; c’est toujours l’analyse, soit qu’une langue synthétique se trouve tout à coup parlée par des barbares qui, n’en comprenant pas la structure, en suppriment et en remplacent les inflexions, soit qu’abandonnée à son propre cours, et à force d’être cultivée, elle tende à décomposer et à subdiviser les signes représentatifs des idées et des rapports eux-mêmes. »

Le prâkrit, qui représente le second âge d’altération de la langue sanskrite,