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indépendans. Comment s’opèrent ces transformations successives ? C’est ce que la philologie comparée a dû chercher à découvrir, et voici à peu près ce qu’elle nous enseigne.

La langue débute par un premier radical phonétique qui rend la sensation dans toute sa simplicité et sa généralité. Ce n’est encore ni un verbe, ni un adjectif, ni un substantif ; c’est un mot exprimant la sensation commune qui peut être au fond de ces catégories grammaticales, rendant le sentiment du bien, du plaisir, de la douleur, de la joie, de l’espérance, de la clarté ou de la chaleur. Dans l’emploi qu’en fait le langage, il y a sans doute tour à tour un sens verbal, ou nominal, ou adverbial, ou qualificatif ; mais rien cependant dans la forme du mot n’accuse et ne spécifie ce rôle. Les langues très simples en sont encore presque à cette forme élémentaire. C’est plus tard seulement que l’esprit crée les parties du discours ; elles existaient sans doute virtuellement, mais l’intelligence ne sentait pas le besoin de les distinguer profondément par une forme essentielle, en leur donnant une physionomie caractéristique. Ensuite ces formes ont été se multipliant, mais l’abondance et la nature en ont varié suivant les contrées et les races ; tantôt c’est sur le verbe que l’imagination a épuisé toutes les nuances de l’expression, tantôt c’est au substantif qu’elle a attribué les modifications. L’esprit a été plus ou moins inventif et plus ou moins rationnel ; il a saisi parfois ici des délicatesses qui lui ont échappé là complètement, et dans les langues les plus grossières on remarque des nuances qui manquent aux plus raffinées. La comparaison du sanskrit et du grec nous révèle un de ces contrastes. La première langue est bien autrement riche que la seconde quant à la manière dont elle exprime les rapports du substantif dans la phrase et les relations des mots entre eux ; elle a un sentiment bien plus profond et bien plus pur de l’essence du verbe et de sa valeur intime, et cependant la conception du mode dans le verbe considéré comme distinct du temps lui a échappé, la nature verbale de l’infinitif lui est restée inconnue. Le sanskrit le cède donc de ce côté au grec, qui lui est uni d’ailleurs par des liens étroits.

Ainsi l’intelligence humaine n’est pas arrivée dans toutes les langues au même degré, et dès-lors n’a pas créé les mêmes rouages secondaires. Quant au mécanisme général, il s’est présenté partout le même, car ce mécanisme, c’est de la nature intime de notre esprit qu’il procède, et cette nature est la même pour tous les hommes.

Les premières formes qu’a revêtues la langue sont devenues comme le squelette auquel se sont attachés les appareils, les ligamens et les muscles. La disposition de ceux-ci a été nécessairement subordonnée à la structure ostéologique. Le génie de chaque langue s’est alors dessiné, et ce génie a été plus ou moins fécond, plus ou moins mobile. La grammaire une fois créée, c’est le vocabulaire qui est devenu le siège des évolutions vitales. Les mots ont constamment représenté le même ordre d’objets, car ces objets ne changent pas suivant les contrées et suivant les races ; mais ils se sont offerts sous les aspects les plus variés, et ces aspects n’ont pas toujours été identiques sous les différens deux et dans les diverses sociétés. De là la création de mots en nombres inégaux pour représenter une même somme d’objets communs. L’imagination brillante d’un peuple a été une source intarissable