Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/796

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frustrer une douzaine d’insupportables héritiers qui lui font la cour en pure perte. Tenez ! en voici deux qui passent, l’un est le comte de Nora, un bonhomme inoffensif, l’autre le baron de Lindenwald, un homme d’esprit très intrigant, ambitieux, et pauvre comme toute notre noblesse d’aujourd’hui. Le baron Olaüs, n’ayant pas de frères, est une heureuse exception ; mais je peux vous dire à vous et à votre oncle qu’il est peu décidé pour ma nièce, et ma nièce pas du tout pour lui. Ceci ne me décourage nullement ; ma nièce est un enfant, et cédera. Ma volonté étant connue ici, personne n’osera lui faire la cour ; je me charge d’elle. C’est à votre oncle de décider le baron, et cela est très facile.

— Si madame la comtesse daigne me donner ses instructions…

— Les voici en deux mots : ma nièce aime le baron.

— En vérité ?

— Quoi ! vous ne comprenez pas ? Un apprenti diplomate !

— Ah ! si fait ; pardon, madame. La comtesse Marguerite est censée aimer M. le baron, bien qu’elle le déteste, et…

— Et il faut que le baron se croie aimé.

— Donc c’est à M. Goefle qu’il appartient de lui faire cette histoire ?

— À lui seul. Le baron est fort méfiant. Je le connais de longue date ; je ne le persuaderais pas. Il me suppose des vues intéressées.

— Que vous n’avez pas ! dit Cristiano en souriant.

— Que j’ai !… pour ma nièce. N’est-ce pas mon devoir envers elle ?

— Assurément ; mais M. Goefle se prêtera-t-il à… cette petite exagération ?

— Un avocat se ferait scrupule d’orner un peu la vérité ! Allons donc ! quand il s’agit de gagner une cause, votre cher oncle en dit bien d’autres !

— Sans doute ; mais le baron croira-t-il…

— Le baron croira tout de M. Goefle. C’est, selon lui, le seul homme sincère qui existe.

— M. le baron prétend donc être aimé pour lui-même ?

— Oui, il a ce travers.

— S’il aime la comtesse Marguerite, il se fera aisément illusion…

— Aimer ? Est-ce qu’on aime à son âge ? Il est bien question de cela ! C’est un homme grave qui ne songe au mariage que pour avoir un héritier, son fils étant mort il y a deux ans. Il veut une femme jolie et bien née, et ne lui demandera que de ne pas le rendre ridicule. Or avec ma nièce il ne risque rien. Elle a des principes ; contente ou non de son sort, elle se respectera. Voilà ce que vous pouvez dire à votre oncle pour le décider. Ajoutez-y la promesse de ma reconnaissance, qui a son prix, il le sait bien. Je suis placée pour