Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 18.djvu/539

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bord de l’étroite esplanade où, par une claire matinée de mars, ensemble, il y a de cela trop d’années pour que je les calcule, nous avons vu voler des aigles et cueilli des fleurs qui ne fleurissent plus en automne. Un peu plus haut, sur un piton qui se voit de Blidah, est perché le télégraphe, avec ses longs bras articulés qui meurent d’inaction pendant les obscurs brouillards de l’hiver. Tout à fait au sommet, parmi les cèdres et sur le dernier repos de la montagne, taillée en pain de sucre, subsiste encore un vieux marabout, autrefois ouvert, aujourd’hui barricadé de broussailles, qui cependant n’est pas en ruine, quoiqu’il ait l’air absolument abandonné. Le plateau n’a pas plus de cent pas d’étendue ; il est environné de cèdres et pavé de roches vives, plates et blanches, si fortement lavées, puis dévorées par le soleil, qu’elles ont pris l’aspect aride et dénudé des ossemens qui sont restés longtemps en plein air. Une herbe rude et courte, sorte de végétation métallique, la seule qui puisse vivre sur ce sol de pierre et dans les duretés de ce haut climat, forme, avec des lichens grisâtres et des lambeaux de je ne sais quelle mousse épineuse, l’indigente et morne couverture du rocher. Les cèdres sont bas, mais très larges ; leur feuillage est noirâtre, leur tronc couleur de fer rouillé. Le vent, les neiges, la pluie, le soleil, qui semble encore plus âpre ici que dans la plaine, la foudre, qui de temps en temps les frappe et les partage en deux comme de fabuleux coups de hache, toutes les intempéries des saisons extrêmes les criblent de blessures mortelles, qui pourtant ne les font pas mourir. Leur enveloppe exfoliée les abandonne et se répand en poussière autour de leur tronc. Les passans les ébranchent, les bergers les mutilent, les bûcherons en font des fagots ; ils finissent petit à petit, mais avec l’intrépidité des choses vivaces ; leurs racines ont la solidité de la pierre qui les nourrit, et la sève, qui semble fuir devant les nécessités inévitables de la mort certaine, se réfugie dans les rameaux, qui toujours verdissent et fructifient.

Nous nous assîmes au pied de ces vieux arbres respectables et pleins de conseils. La journée était belle, et me parut triste, peut-être parce que nous n’étions gais ni l’un ni l’autre. Il faisait chaud et très calme, circonstance que je n’oublierai jamais, car je lui dois la plus forte impression de grandeur et de paix complète qu’on puisse éprouver dans sa vie. Le silence était si sévère, l’immobilité de l’air était telle que nous remarquâmes le bruit de nos paroles, et qu’involontairement nous nous mîmes à causer plus bas.

Mesuré de l’endroit dont je parle au pied du marabout, l’horizon décrit un cercle parfait, excepté sur un seul point, où le cône noirâtre de la Mouzaïa fait saillie. Au nord, nous embrassions la plaine avec ses villages à peine indiqués, ses routes tracées par des rayures