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payer pour son habitation un loyer annuel de 10 livres sterling. Dans les comtés, la franchise appartient surtout à la qualité de propriétaire : on est électeur à la condition de posséder une propriété rapportant un revenu de 40 shillings ; mais lors du bill de la réforme de 1832 une autre catégorie d’électeurs, analogues à ceux des bourgs, fut créée dans les comtés ; on donna la franchise aux tenanciers payant un loyer de 50 livres sterl. Cette analogie et en même temps cette inégalité de franchise entre le tenancier de comté et l’habitant du bourg n’avait pas tardé à paraître anormale. Un membre du parti libéral, M. Locke King, avait depuis longtemps attaché son nom à une motion qui revenait périodiquement, et avait fini par obtenir la majorité dans la chambre des communes, motion dont le but était d’égaliser la franchise d’occupation entre les comtés et les bourgs. Le cabinet de lord Derby s’était approprié la motion de M. Locke King, et l’égalité de la franchise d’occupation dans les comtés et dans les bourgs était un des principaux traits de son bill. C’est celui qui auprès de la chambre lui a le plus nui. Cette tentative d’uniformité a été dénoncée comme attentatoire à ce culte de la variété que professent, sincèrement ou non, les adorateurs de la constitution anglaise. Vainement M. Disraeli, lord Stanley, et l’éloquent sollicitor-general sir Hugh Cairns ont-ils allégué, à l’appui de cette innovation partielle, toute sorte de bonnes raisons politiques et pratiques ; vainement rappelaient-ils qu’ils introduisaient dans d’autres parties de leur bill de nouvelles variétés de franchise. Ce n’était point l’abaissement de la franchise dans les comtés de 50 livres à 10 qu’on leur reprochait : c’était de ne pas abaisser la franchise des bourgs de telle sorte que l’inégalité et la distinction des franchises entre les comtés et les bourgs subsistassent encore. On les blâmait aussi d’avoir, toujours dans une pensée de simplification et de régularité, enlevé l’un de leurs votes aux possesseurs de free holds de 40 shillings, qui, lorsqu’ils sont en même temps locataires d’une maison de 10 livres dans un bourg, sont électeurs à la fois du bourg et du comté. Lord John Russell, sir James Graham, M. Sidney Herbert, lord Palmerston, attaquaient, comme grosses de dangers révolutionnaires, ces téméraires innovations. L’égalité de la franchise et la suppression de l’un des deux votes conduiraient bientôt, suivant ces orateurs, à la demande de districts électoraux divisés suivant une proportion arithmétique : l’on allait tomber ainsi dans le système français ; la constitution anglaise était en danger.

Nous n’insisterons pas sur les innovations du bill ministériel et sur les critiques qu’il a provoquées : la portée de mesures semblables et d’appréciations si diverses échappe aux étrangers. Ce que nous comprenons mieux, ce sont les argumens du ministère contre la tactique suivie par l’opposition. Les adversaires du cabinet pouvaient à la seconde lecture proposer le rejet pur et simple du bill. Cette conduite n’eût pas réussi à l’opposition, car la plupart de ses membres auraient répugné à écarter par un vote absolu une mesure de réforme. La marche naturelle, puisque l’opposition n’avait pas le courage de tenter le rejet pur et simple, eût été de laisser le bill arriver à l’épreuve du comité, c’est-à-dire à la discussion des articles. Là, l’opposition eût présenté des amendemens aux dispositions du bill qu’elle condamnait : si elle eût fait passer ses amendemens, le ministère les aurait peut-être ac-