Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 20.djvu/61

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sans cravate, pour errer librement sur les bruyères d’alentour. Un gros bâton lui sert de canne, et son terrier brun l’accompagne. Un camp de gypsies n’est pas loin de là, et c’est vers ces bohémiens que le promeneur matinal va de préférence. Au retour, quelques fraises et un bol de lait composeront le déjeuner de ce buveur de sang. Puis commence le travail austère, acharné, condition sine quâ non de ce modeste bien-être.


« Le cabinet est commode : des livres tout autour ; Milton et Shakspeare sur les rayons supérieurs; sur la cheminée, comme relique, un morceau du fameux mûrier de Stratford; au-dessus du sofa deux gravures de Wilkie, le Rent-Day et le Distraining for rent (le Jour des loyers et la Saisie). Le meuble est de chêne, simple et solide. Le petit chien a suivi son maître et dort à ses pieds.

« Le travail commence. Si c’est une comédie, l’écrivain se lève par momens et parcourt la chambre à grands pas, s’adressant des apostrophes incohérentes; s’il prépare la copie du Punch, vous l’entendrez éclater de rire amusé de quelque facétie qui lui vient en tête. Tout à coup il pose la plume, et par une petite serre, sans que personne le voie, il va se glisser dans le jardin, où il s’amusera, tout en causant avec le jardinier, à guetter les allures quêteuses du petit terrier, qui çà et là bat les buissons de groseilliers. Puis, cueillant un brin d’aubépine, qu’il s’en va mordillant sans y songer, il revient le long des murs tièdes reprendre la besogne interrompue.

« A l’œuvre, et plus fort que jamais : l’idée s’est offerte, et en caractères plus menus que ceux dont l’imprimeur va tout à l’heure la revêtir, elle s’étend sur les longues bandelettes de papier bleu préparées pour la recevoir. Une main chérie, une main de femme apporte quelques simples alimens, un morceau de pain, un verre de vin généreux; mais pas une parole n’est échangée, et l’ange gardien a disparu... Enfin la plume est jetée de côté. On retourne au jardin. Il est temps de penser à la volaille, aux pigeons, de voir si la vache et le cheval ont leur provende. Puis encore une promenade sur les bruyères, et enfin, sous la tente, à l’ombre du grand mûrier, on s’assoit, quelque vieux volume à la main. »


Ce volume, c’est Rabelais, c’est Jeremy Taylor, c’est Jean-Paul ou sir Thomas Browne. Et c’est d’eux, plutôt que du roman nouveau, qu’il sera question tout à l’heure, quant au dîner les amis de Londres seront venus s’asseoir, soit que la littérature y envoie John Forster le critique ou Dickens le romancier, soit que les arts s’y fassent représenter par Mulready ou Maclise, car il ne faut pas s’imaginer que tant de travaux, tant d’activité, tant d’esprit prodigué, tant d’épreuves courageusement subies, n’ont pas graduellement élevé Douglas Jerrold au rang social qui lui était dû. Que telle ou telle coterie lui soit hostile, — et nous le croirons, puisqu’il s’en plaint, — que tel ou tel lord rudement malmené par le Punch lui garde par rancune un mépris plutôt affecté que réel, tout cela est