Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 20.djvu/747

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virilement, toutes les difficultés de l’entreprise, et les avoir méprisées par une détermination raisonnée. Elle se serait rendu compte des sacrifices financiers que la guerre devrait lui imposer ; elle aurait pesé les charges infligées au travail par la stagnation des capitaux, par le ralentissement de l’industrie et du commerce, par l’augmentation des taxes et la négociation des emprunts ; elle aurait apprécié elle-même les alliances ou les hostilités avec lesquelles ou contre lesquelles elle devrait agir ; elle aurait choisi elle-même, après le débat et sous le contrôle de toutes les opinions, le système politique qu’elle entendrait servir, et de concert avec ses alliés faire prévaloir en Europe. Ces libres délibérations ne seraient pas seulement utiles au choix d’une bonne conduite nationale, elles affaibliraient aussi ou feraient tomber un des obstacles les plus graves que rencontre l’action extérieure de la France. Il existe en Europe contre la France un préjugé et un malentendu qu’ont suscités à nos dépens nos anciens gouvernemens despotiques. Les gouvernemens et les peuples étrangers croient aisément que la France, dans ses entreprises extérieures, a toujours ces visées de prépondérance usurpatrice et ces projets de monarchie universelle dont Louis XIV et Napoléon ont épouvanté le monde. Cette méprise est la grande difficulté de notre politique extérieure. Nous étions frappés de la vivacité avec laquelle elle s’est perpétuée en lisant récemment le livre fort intéressant que M. Jules Bastide a publié l’année dernière sur la République française et l’Italie en 1848. M. Jules Bastide est un des vétérans les plus fermes et les plus honnêtes du parti radical ; il fut le ministre des affaires étrangères d’un patriote illustre et non moins consciencieux, le général Cavaignac, et il est sorti du pouvoir accompagné de l’estime publique. M. Bastide raconte avec douleur et montre dans les pièces diplomatiques de l’époque comment, au lendemain de février, se dressèrent contre nous, chez les peuples comme chez les gouvernemens, les vieilles frayeurs de la première révolution et du premier empire. Partout en effet on s’attendait alors à voir la république française devenir, comme au début de ce siècle, l’héritage d’un gouvernement militaire. Les révolutionnaires allemands, les Italiens eux-mêmes étaient dupes de ce malentendu, et cette fata|e erreur compromit les projets généreux du gouvernement républicain en faveur de l’Italie. Nous ne pouvons nous dissimuler que la même difficulté se présente aujourd’hui : l’état de l’Allemagne le prouve. Les libéraux allemands se mêlent sans doute, dans une pensée de réforme politique, au mouvement naiional que les gouvernemens et l’Autriche surtout ont excité ou encouragé. Ce n’en est pas moins un embarras pour la France de voir se lever contre elle une question allemande très grave dès qu’elle touche à la question italienne ; les libéraux italiens ne seraient que justes en le reconnaissant.

Pour peu que l’on ait étudié la politique de l’Europe, l’on sait que si l’Allemagne, grâce à sa division en états confédérés, n’a point elle-même l’initiative de la prépondérance continentale, c’est en elle cependant que les deux autres grandes puissances du continent, la France et la Russie, sont forcées de chercher les ressorts de cette influence. Telle fut, chez nous, la politique de Richelieu, de Mazarin, de Louis XIV, reprise avec plus de violence que d’habileté par l’empereur Napoléon. Après 1815, la Russie, par ses al-